Par Antoine Bondaz, doctorant rattaché à l’IRSEM
La réélection de Barack Obama à la Maison Blanche marque une continuité dans la stratégie américaine en Asie de l’Est. On peut donc s’attendre à un renforcement du rôle de pivot régional des États-Unis. Cette stratégie d’accroissement de la présence américaine a été développée à partir de 2010, en partenariat étroit avec le Department of State et le Department of Defense, afin de limiter l’influence croissante de la Chine. Les États-Unis devront cependant réussir à mieux coordonner leurs efforts avec des alliés et partenaires aux intérêts variés.
Un an après son arrivée au pouvoir et à la suite de son discours sur l’état de l’Union en janvier 2010 dans lequel il affirmait « ne pas accepter une seconde place pour les États- Unis », l’administration Obama a progressivement mis en place sa stratégie de pivot en Asie de l’Est. Cette nouvelle stratégie a officiellement été rendue possible par le retrait progressif d’Iraq dès 2009, le retrait programmé des troupes d’Afghanistan en 2014 et un basculement progressif des préoccupations stratégiques américaines vers une Asie de l’Est délaissée par son prédécesseur.
La diplomatie américaine cherche alors à légitimer sa stratégie et souligne la menace chinoise, à travers notamment la critique d’une diplomatie chinoise plus affirmée et agressive (assertive), l’opacité des dépenses et capacités militaires de l’Armée Populaire de Libération, ou encore l’ambiguïté de Pékin vis-à-vis de la liberté de navigation dans les eaux régionales. Cet argument appliqué à la mer de Chine du Sud sera pour la première fois mis en avant par Hilary Clinton lors du sommet de l’ASEAN à Hanoi en juillet 2010 et depuis lors repris et défendu non seulement par les États-Unis mais aussi les puissances occidentales et le Japon.
Se basant sur les trois D que sont la diplomatie, le développement et la défense, la stratégie américaine du pivot est alors présentée activement par la Secrétaire d’État Clinton lors de chacun de ses voyages dans la région avec un point d’orgue lors de la publication d’une tribune dans le journal Foreign Affairs en novembre 2011. Une « forward-deployed diplomacy », correspondant à une projection diplomatique américaine accrue, vise alors à rassurer les nations asiatiques en renforçant les alliances militaires existantes, en développant de nouvelles relations et en s’impliquant plus fortement dans les organisations multilatérales.
Cette stratégie s’est traduite par le renforcement des alliances avec le Japon et la Corée du Sud, à travers notamment la signature de nouveaux contrats d’armement et le recul de 3 ans à 2015 du transfert du contrôle opérationnel en temps de guerre (OPCON) à Séoul ; l’envoi de 2 500 militaires en Australie dans sa nouvelle base de Darwin ; le rapprochement sans précédent avec la Birmanie mais aussi le Vietnam et l’Indonésie ; la nomination d’un ambassadeur permanent auprès de l’ASEAN ; de la participation au sein du Sommet de l’Asie de l’Est et de l’Initiative du Bas Mékong, etc.
Dans les nouvelles orientations stratégiques de défense (Defence Strategic Guidance) présentées en janvier 2012, l’arc de crise américaine se déplace ainsi du Moyen-Orient et de l’Afghanistan pour se concentrer sur le Golfe Persique et l’Asie-Pacifique. Ces orientations qui avaient entrainé une nouvelle répartition de la flotte américaine (de 50/50 à 60/40 en faveur du Pacifique sur l’Atlantique) permettent également de sanctuariser les dépenses militaires consacrées la région et ce malgré un contexte de sévères coupes budgétaires.
Cela ne signifie pas un détournement de l’Europe qui reste un allié de premier ordre. Cependant, les États-Unis souhaitent partager le « fardeau budgétaire » lié à la sécurité internationale dans des régions secondaires pour ses intérêts comme l’Afrique subsaharienne (cas du Mali) ou l’Afrique du Nord (cas de la Libye), afin de pouvoir concentrer ses forces sur la région la plus dynamique et désormais la plus riche au monde et dont les enjeux sécuritaires restent primordiaux.
Barack Obama l’a rappelé lors du dernier débat de la campagne présidentiel le 22 octobre en déclarant que les États-Unis demeurent « la nation indispensable », que la Chine est la seconde menace sur la sécurité nationale (après les réseaux terroristes) et qu’il considère le pays comme « un adversaire mais aussi un partenaire potentiel dans la communauté internationale » (l’ordre des mots est important).
Les États-Unis font cependant face à des problèmes récurrents qui nécessitent une meilleure coordination avec leurs alliés en Asie. Washington doit premièrement trouver un juste équilibre entre trop soutenir ses partenaires, au risque qu’ils « free ride » et ne partagent pas le fardeau budgétaire, et ne pas assez les soutenir, au risque qu’ils s’alignent avec la Chine. Les États-Unis doivent ensuite mieux coordonner des alliés qui ne parviennent toujours pas à se mettre d’accord pour des raisons de nationalisme (cas d’une alliance tripartite États-Unis/Japon/Corée du Sud) ou des partenaires qui, ayant des intérêts divergents vis-à-vis de la Chine, ne parviennent pas à un accord (cas de l’ASEAN sur les questions de sécurité en mer de Chine du Sud). Enfin, les États-Unis devront réussir à mieux coordonner leurs propres capacités dans une région allant de New Delhi à Tokyo, de Pékin à Canberra.
Parmi les évolutions auxquelles il conviendra d’apporter une attention toute particulière dans les années qui viennent, on peut noter la position américaine dans le conflit sino- japonais au sujet des îles Diaoyu/Senkaku et plus largement sur la question de la liberté de navigation ; la politique coréenne de Washington à la suite du changement de gouvernement en Corée du Sud entraînant une plus grande coopération intercoréenne et ouvrant la voie à un nouvel accord après celui du Leap Day Deal de février 2012 ; l’évolution politique de la Birmanie soutenue activement par les États-Unis au détriment de l’influence chinoise ; la possible signature d’une traité de coopération militaire avec le Vietnam ; le développement du concept américain de combat Air/Mer (Air Sea Battle Concept) afin de contrer la stratégie militaire chinoise dans la région (Anti Access/Area Denial, A2/AD).
Le président Hu Jintao ayant déclaré dans son discours de fin de mandat lors du XVIII° Congrès du Parti Communiste Chinois le 8 novembre dernier que la Chine devait vite devenir une « puissance maritime » de rang mondial, l’opposition stratégique entre les États-Unis et la Chine ne va faire que s’accroître.