Par Manon-Nour Tannous, doctorante rattachée à l’IRSEM
Après la parenthèse que constitue la campagne électorale1, le président Obama doit se saisir à nouveau des dossiers de politique internationale. Parmi eux, le Moyen-Orient est le plus urgent, mais aussi le plus complexe. C’est désormais une image de centriste réaliste que véhicule le président américain, et non plus celle d’idéaliste de 2008.
À son arrivée au pouvoir en 2008, Obama a instauré un nouveau discours, refusant la rhétorique manichéenne de son prédécesseur, et cherchant à effacer l’image d’une Amérique belliqueuse. Hamilton Jordan, conseiller du président Jimmy Carter, écrivait que « les batailles à propos des mots d’un président sont en réalité des batailles sur le cœur et l’esprit de sa présidence ». Par cette nouvelle grille de lecture, il s’agissait pour Obama de dire au Moyen-Orient qu’il n’était plus l’ennemi a priori. C’est l’objet de son discours du Caire en 2009, et c’est ce qui lui vaudra le prix Nobel de la Paix. L’ambition est grande : désarmement nucléaire, apaisement des relations avec le Moyen- Orient, évolution significative du dossier israélo-palestinien.
Quatre ans plus tard : Ben Laden a été tué ; les révolutions arabes, quelque soit leur issue, ont modifié en profondeur le visage de la région (avec la perte d’alliés comme l’Egypte) ; le conflit israélo-palestinien, bien qu’à l’arrière-plan, demeure ; la crise sur le nucléaire iranien n’est pas résolue. Le président américain, héritier d’une tradition qui le dépasse, n’a pas su infléchir la politique de son pays. Un deuxième mandat, sans perspective de réélection, laisserait présager une prise de position plus ferme sur ces différents dossiers. Mais n’est-ce pas à nouveau surestimer la volonté et les moyens de Barack Obama ?
| |
Après l’inaction qui a caractérisé la campagne présidentielle, le président américain ne peut ignorer plus longtemps les appels pour endosser un rôle dans la crise syrienne. L’ampleur du drame humanitaire et surtout les répercussions redoutées sur la région pousseront les Etats-Unis à favoriser une victoire de l’opposition syrienne. Mais la libération d’un peuple ne joue pas automatiquement pour les intérêts américains, et des inquiétudes persistent sur l’après-Assad. Toutefois, elles seraient sur le point d’être dépassées : le 11 novembre 2012, Washington a affirmé son soutien à l'opposition syrienne unifiée (par l'accord obtenu à Doha).
Ainsi, nous assisterions à un double mouvement. Le discours de refus d’une intervention militaire contre le régime de Bachar Al-Assad est amené à perdurer. Obama ne veut pas s’impliquer dans de grandes opérations militaires dont l’aboutissement et le résultat sont inconnus. Mais parallèlement, les Etats-Unis assumeraient un rôle de leadership from behind, laissant d’autres acteurs – en particulier ses alliés arabes (Arabie saoudite, Qatar) – financer et armer les rebelles syriens, dans ce qui semble être une dernière ligne droite. Washington, soucieux de ses intérêts, ne serait qu’une force d’accompagnement prudente, un soutien a minima.
A mesure qu’il recule dans le rang des priorités américaines, le règlement du conflit israélo- palestinien ne semble jamais avoir autant été dans l’impasse. Le discours soutenant deux Etats côte à côte ne peut faire oublier l’action de l’administration Obama qui a rendu impossible la reconnaissance symbolique d’un Etat palestinien aux Nations Unies.
Il faut à présent tenir compte de la politique interne de chaque partie. 1) Tout d’abord, les divergences sont notoires entre Obama et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Le soutien affiché par ce dernier pour Mitt Romney a constitué un pari aventureux. Toutefois, les élections législatives anticipées en Israël, pourraient lui donner une nouvelle marge de manœuvre, et durcir le bras de fer avec les Etats-Unis2. Les calendriers américain et israélien sont loin d’être synchronisés, et cette tension restera vive sur la question du nucléaire iranien : Israël ne peut se passer d’une couverture voire d’un feu vert américain pour une intervention directe, à laquelle s’opposent les militaires américains. Ces éléments ne doivent toutefois pas faire oublier que le soutien à Israël est bipartisan, et que les pressions sur Israël seront modérées. 2) Côté palestinien, nous assistons à la fin d’un cycle de politique intérieure : l’Autorité palestinienne, soutenue par les Etats-Unis et l’Europe depuis Oslo est à bout de souffle. Aux yeux des Palestiniens, elle a assuré la sécurité d’Israël sans rien obtenir en retour. Le silence américain sur la poursuite de la colonisation3 n’est pas étranger à ce discrédit. A l’inverse, le rôle du Qatar (et la visite de l’émir à Gaza) a permis l’éloignement du Hamas de l’axe iranien.
Les difficultés pour relancer des négociations de paix, face aux dirigeants de la droite israélienne décidés à agiter la menace iranienne pour occulter la question palestinienne, laissent supposer qu’Obama se contentera de « gérer » et d’éviter d’éventuels débordements, au lieu de s’engager pour une résolution4 du conflit.
Pendant le premier mandat d’Obama, le problème du nucléaire iranien est resté en-deçà du seuil acceptable. Les quatre prochaines années risquent d’être plus difficiles, alors que la question reste fondamentale du point de vue de la non-prolifération nucléaire. Face à Romney qui affirmait « si Barack Obama est réélu, l’Iran disposera de l'arme nucléaire », Obama a déclaré qu’il ne tolèrerait pas un Iran nucléaire. Malgré ce discours de fermeté, ce sont probablement vers des initiatives de contact – et donc dans la continuité de sa politique – que le président s’orientera d’abord. Refusant tant la voie néoconservatrice (résolution du problème par une intervention) que l’ouverture à la Nixon (avec Mao en 1972), le président américain devrait s’en tenir au réalisme qui l’a caractérisé : alliance de pressions diplomatiques et de sanctions, sans basculer dans une guerre ouverte.
L’enjeu sera d’éviter une déstabilisation de l’économie mondiale, ainsi que le chaos régional, dans une zone où les souches d’instabilité sont déjà nombreuses. Le dossier nucléaire, ainsi envisagé, pourrait être l’occasion, pour Washington, d’imposer sa vision à Israël. Réaliste et pragmatique, Obama adoptera la politique qui lui permettra de maintenir la puissance américaine, à savoir maintenir la fermeté envers l’Iran, sans pour autant autoriser Israël à mener une guerre unilatérale.
Malgré la mort de Ben Laden, la question ouverte par le 11 septembre 2001 reste importante dans l’inconscient collectif américain. Obama ne parle plus de « guerre contre le terrorisme », mais les dépenses dans ce domaine sont considérables. Par ailleurs, les pratiques n’ont guère changé, notamment en ce qui concerne les opérations secrètes. L’attaque du consulat américain à Benghazi en est l’illustration : l’action terroriste a révélé que le consulat comprenait plus d’agents de la CIA que de diplomates, signe de l’adoption de méthodes invisibles. La nomination de Leon Panetta, ancien chef de la CIA, à la tête du Pentagone, marque également le développement de l'intelligence et du renseignement.
Par ailleurs, après le retrait d’Irak (guerre de volonté, aux yeux d’Obama), qui n’a pas permis d’écarter Bagdad de la sphère iranienne, Obama devra également assurer le retrait d’Afghanistan (guerre de nécessité) en 2014. A l’avenir, le Pakistan deviendra sans doute une des zones les plus problématiques (armée forte, arme nucléaire, proximité avec l’Afghanistan, terrorisme, trafic de drogue).
Le président Obama avait déjà annoncé une rupture en matière de politique internationale lors de son premier mandat (malgré des priorités inchangées par rapport à ses prédécesseurs). Son second mandat sera plutôt consacré à des ajustements ou à des changements mineurs. Comme tout président américain réélu, il cherchera désormais à laisser une trace dans l’histoire. Ce dessein, en matière de politique étrangère, ne laisse pas de place à l’empêtrement. Aussi, il s’orientera vraisemblablement vers la résolution des crises résorbables, et une simple gestion des crises complexes. Le Moyen-Orient ne lui permettant pas d’accomplir cette destinée historique, c’est vers l’Asie, et en particulier la Chine, que se tournera le président américain.
1 La campagne américaine est dominée par les questions internes, en particulier dans un contexte de crise économique. Un sondage de l’Institut Gallup du 22 octobre 2012 montre que l’Irak et l’Afghanistan ne sont considérés comme des thèmes prioritaires que par 3% des électeurs américains (contre 23% en 2004).
2 Les divergences sur la politique à adopter envers Israël dépassent les gouvernements américain et israélien. En effet, les élections ont montré un clivage entre les juifs américains (qui ont voté pour Obama à plus de 70%) et les juifs américains vivant en Israël (qui ont voté en masse pour Romney).
3 Netanyahou a annoncé le jour-même de l’élection américaine la construction de deux colonies, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.
4 Certains objecteront qu’à l’impossible nul n’est tenu. Mais Obama a montré sur ce dossier moins de détermination que ses prédécesseurs, Bush compris.