Par Maya Kandel, chargée d'études au domaine "Sécurité européenne et transatlantique" de l'IRSEM
Barack Obama aura donc réussi l’exploit de se faire réélire après un mandat de récession économique et alors que le chômage n’est jamais descendu sous la barre des 8%, jusqu’à cinq semaines de l’élection. De ce côté-ci de l’Atlantique, le sort des sortants a été moins enviable.
La campagne américaine, particulièrement agressive des deux côtés, a coûté le chiffre record de 6 milliards de dollars (en incluant une estimation des dépenses des groupes « extérieurs », les fameux Super PACs), et mis en évidence le fait abondamment commenté de l’évolution démographique du pays, en particulier le poids des minorités, latinos en tête, et des femmes, paramètres que le parti républicain devra prendre en compte s’il ne veut pas devenir structurellement perdant.
Vu du Congrès, ce sont des élections statu quo puisque la répartition et l’équilibre des pouvoirs ne changent pas, ni entre les deux chambres, ni entre les pouvoirs législatifs et exécutif. C’est évidemment problématique face à l’urgence de la « falaise fiscale » à laquelle Washington est confronté : un certain nombre de mesures, dont la première tranche de la « séquestration » sur le budget militaire, soit une coupe de 50 milliards de dollars sur le budget du Pentagone, et l’expiration des déductions d’impôts de l’ère Bush, entreront automatiquement en vigueur au 1er janvier 2013, faute d’accord politique bipartisan. Or, chacun à Washington espérait justement que le vote permette de sortir du blocage politique qui prévaut sur ces questions depuis près de deux ans. Avec le statu quo reconduit au Congrès, et en l’absence de concessions majeures côté républicain (qui semblent s’annoncer, mais il faut rester prudent), on peut légitimement s’attendre à un nouveau suspens à Washington pour la fin 2012, comme à l’été 2011, même si nombre d’échéances pourraient finalement être repoussées. Toutes ces questions, allant de la séquestration à la réforme fiscale, seraient alors traitées en 2013 dans le cadre d’un « grand marchandage » incluant également une réforme des dépenses publiques, médicales et du système des retraites en particulier.
La politique étrangère n’a pas été un enjeu de la présidentielle et l’on ne saura jamais si Romney aurait gouverné avec les néoconservateurs ou avec les réalistes de son équipe de sécurité nationale. Quoi qu’il en soit, la réélection d’Obama est a priori une bonne nouvelle pour l’Europe, car la vision démocrate du système international est plus proche de la vision du monde qui prévaut dans nombre de capitales européennes. Au-delà, un deuxième mandat Obama permet d’anticiper une continuité sur les grands dossiers internationaux, et une certaine stabilité notamment dans la relation franco-américaine, puisque les deux présidents savent qu’ils travailleront ensemble jusqu’à la fin de leurs mandats actuels.
L’idée dominante du premier mandat Obama était de solder l’héritage de George W. Bush, en particulier en mettant fin à deux guerres considérées comme désastreuses pour le crédit de l’Amérique, au sens propre comme au sens figuré. Cette ligne directrice n’a pas changé, et elle est essentielle aussi pour interpréter le fameux pivot vers l’Asie, justification stratégique « positive » de ce qui demeure un retrait de deux guerres perdues par l’Amérique, et plus largement un désengagement américain voulu, si ce n’est possible, du Moyen-Orient. On notera d’ailleurs que ce désengagement est déjà largement « engagé », si l’on peut dire, sur le plan des intérêts énergétiques et sécuritaires des Etats-Unis dans la région.
Dans cette optique, la deuxième administration Obama devrait poursuivre ce repositionnement américain vers l’Asie-Pacifique, où s’est déplacé le centre de gravité des intérêts des Etats-Unis, une fois soldé l’engagement en Afghanistan. Surtout, le deuxième mandat devrait permettre au président américain, largement soutenu là-dessus par l’opinion, de mettre à profit ce retrait relatif pour se concentrer sur le « nation building at home ». Car c’est bien là la grande ambition, exprimée à maintes reprises, de Barack Obama : donner la priorité à la restauration des bases internes (notamment économiques et financières) de la puissance américaine. Cette priorité devrait se traduire aussi par une décroissance du budget militaire, déjà entamée, et en phase avec les tendances cycliques caractéristiques des Etats-Unis depuis 1945 : une décennie de guerres et d’aventurisme extérieur, suivie d’une décennie de fin de guerre et de baisse du budget militaire pour engranger quelques « dividendes de la paix ». La décennie 2010 devrait donc voir une décroissance militaire plus ou moins comparable à celle qui a suivi la fin de la Guerre froide (années 1990), la fin de la guerre du Vietnam (années 1970), et la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée (années 1950).
Dans cette optique de désengagement relatif américain, il y a bien entendu de nombreuses aires potentielles de coopération transatlantique, d’autant que la première administration Obama a constamment insisté dans ses documents stratégiques officiels sur le fait que les Européens sont « les meilleurs alliés des Etats-Unis » et que la coopération transatlantique reste « un catalyseur de la puissance américaine dans le monde ». Le dernier document stratégique américain (Defense Strategic Guidance de janvier 2012) a enfoncé le clou en désignant les Européens comme désormais « producteurs de sécurité ».
A la limite, on pourrait dire que la condition de la réussite du pivot vers l’Asie passe par l’Europe. Shadi Hamid, de la Brookings, a bien exprimé la nouvelle philosophie américaine au Moyen-Orient : « engage where we must, disengage when we can », « s’impliquer où nous le devons, se retirer quand nous le pouvons ». L’expression pourrait presque résumer l’ensemble de la stratégie internationale d’Obama pour un second mandat. Or, pour pouvoir se désengager, les Américains espéraient notamment que les Européens prennent le relai dans leur environnement proche.
Les domaines potentiels de coopération transatlantique incluent au Moyen-Orient, l’Iran bien sûr, et les pays dits du « printemps arabe » au sens large ; en Afrique, le Sahel, et tout particulièrement le Mali ; en Europe-même, si Obama décide de relancer son initiative « Global zero », la reprise des négociations avec la Russie concernera aussi les Européens ; et en Afghanistan, il faudra bien gérer ensemble la fin de cette opération « transatlantique ». Enfin, l’UE est évidemment au cœur de la reprise économique mondiale, notamment par sa présence au sein du G8, et Washington a tout intérêt à une résolution rapide de la crise de l’euro. Au-delà, les discussions pourraient reprendre sur un accord de commerce transatlantique, qui pourrait être un outil essentiel pour les Américains face à la Chine. Et sur la question israélo-palestinienne, s’il y a reprise du processus de paix, il faudra que les efforts soient soutenus par les Européens, en termes d’assistance économique, voire même de présence de soldats sur le terrain dans une force de maintien de la paix.
Le problème, et il n’est pas nouveau, c’est que malgré un volume d’aide qui atteint près de 4 milliards d’euros par an en moyenne dans le monde, la Commission européenne ne sait toujours pas traduire en levier d’influence politique cette manne économique. C’est ce qui fait, en particulier, que l’UE n’est pas un réel acteur du processus israélo-arabe, alors qu’elle le pourrait. Par ailleurs, on peut douter dans le contexte actuel que les Européens veuillent déployer des forces à Gaza.
Plus généralement, s’agissant de la relation transatlantique et du rôle de l’UE, le premier mandat Obama avait déjà été caractérisé par l’ampleur des attentes, et des désillusions. Malgré Lisbonne, l’Europe n’a pas émergé comme acteur important de la scène internationale, et les Américains semblent presque résignés aujourd’hui. L’Europe est toujours attendue, mais sur le plan stratégique, c’est de plus en plus en termes de capacités à acheter américain et à fournir des débouchés aux industries américaines de défense. Or, les Européens comme les Américains, ont des problèmes budgétaires et fiscaux pressants, et le retranchement serait tout aussi logique de leur part.
Dès lors, Washington pourrait poursuivre sur la voie actuelle : s’adresser à l’UE pour « obtenir des chèques » quand cet argent peut soutenir les objectifs américains (en particulier l’argent destiné aux Palestiniens, plus difficile à obtenir du Congrès américain notamment avec la Chambre républicaine) ; traiter en bilatéral les questions sécuritaires où certains Européens sont plus utiles que d’autres (la France sur le Mali) ; et poursuivre de manière unilatérale et secrète leur priorité internationale numéro 1, le contre-terrorisme, sous forme de frappes de drones et de collaboration étroite entre CIA et forces spéciales.
Reste l’Asie, où tout est à faire et où Washington demeure attentif à ne pas militariser à outrance le face-à-face annoncé avec la Chine, objectif qui laisse une latitude d’action aux Européens s’ils veulent bien la prendre. A cet égard, le télégramme envoyé au printemps dernier par la secrétaire d’Etat Hilary Clinton à son homologue européenne Catherine Ashton semble indiquer une ouverture américaine, qui permettrait aux Etats-Unis d’inclure une dimension transatlantique dans leur relation avec l’Asie et de ne pas se laisser enfermer dans un face-à-face avec la Chine, avec le risque que la dimension militaire finisse par primer sur toute autre. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’encouragement aux Européens pour qu’ils densifient leur présence au sein des instances multilatérales régionales, et qu’ils appuient les Américains sur différents dossiers y compris, mais pas seulement commerciaux. Cela peut être compris comme un encouragement à élargir les prérogatives de l’OTAN, ou donner à l’UE l’occasion d’élargir son champ d’influence pour autant qu’elle en ait la volonté. Quoiqu’il en soit, c’est une opportunité d’action pour la France, dont la présence dans la région est ancienne et qui peut compter sur son réseau d’amis et d’alliés.