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État-major des armées
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Audition de l’amiral Guillaud dans le cadre du PLF 2012

Mise à jour : 21/10/2011 11:49

Propos liminaires de l’amiral Guillaud, chef d’état-major des armées, à l’occasion de son audition au Sénat et à l’Assemblée nationale dans le cadre du projet de loi de finances (PLF) 2012, ainsi que des questions de la commission des Affaires étrangères et de la Défense au Sénat et des questions de la commission de la Défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale.

Questions de la commission de la Défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale

M. Bernard Cazeneuve. Le schéma sur lequel s’était engagé le Président de la République en 2008 reposait sur les économies engendrées par la suppression de 54 000 emplois pour 2,7 milliards d’euros, ainsi que sur un effort de 1 % supplémentaire destiné à alimenter le budget d’équipement à compter de 2012. Trois éléments sont intervenus depuis lors : la difficulté de maîtriser la masse salariale, qui ne permet pas d’assurer l’économie prévue ; une taxation supplémentaire d’un milliard d’euros ; le retard des recettes exceptionnelles. Dans ce contexte, comment pensez-vous pouvoir exécuter la LPM selon la programmation budgétaire triennale ?

M. Philippe Vitel. En 2012, il est prévu de supprimer 7 462 emplois, principalement dans le soutien. Or la suppression d’emplois dans le soutien implique nécessairement des mesures d’externalisation, qui elles-mêmes ont un coût. Dans ces conditions, quelle est la marge de manœuvre finalement dégagée ?

M. Christophe Guilloteau. Je constate, amiral, que vos chiffres ne sont pas toujours identiques à ceux fournis hier par le ministre de la défense, notamment concernant le départ d’Afghanistan.

Un récent rapport de la Cour des comptes indique que les services de communication des armées comptent environ 1 200 personnes. Ceux-ci produisent cinq publications différentes, celle de l’armée de l’air se vendant le mieux. Ne pourrait-on pas mutualiser les actions de communication et dégager ainsi quelques économies supplémentaires ou redéployer des personnels vers des fonctions strictement militaires ?

Amiral Édouard Guillaud. Monsieur Cazeneuve, l’augmentation de 1 % prévue à compter de 2012 a été victime des mesures du redressement des comptes de l’État, ce qui rend l’ensemble de la gestion beaucoup plus difficile. L’équipement des armées en souffre nécessairement. D’où l’importance du budget de 2013 : rattrapera-t-on le retard ou n’imputera-t-on la mesure qu’à compter de cet exercice ? Nous risquons de continuer à perdre des moyens et de ne pouvoir remplir tous les objectifs fixés, du moins aux dates prévues.

En dehors des vieilles recettes financières comme l’échelonnement, voire l’abandon, peut-on innover ? C’est dans ce but que je travaille avec notre partenaire britannique et que j’essaie de me rapprocher des Allemands. Mais la mutualisation des moyens se heurte toujours à quelques réalités politiques, comme les votes des uns et des autres au conseil de sécurité de l’ONU vous permettent de le constater, ou bien l’application de règles d’engagement différentes pour chaque nation. Il s’agit là de contraintes majeures.

Il faut aussi songer aux conséquences des mesures budgétaires sur nos bureaux d’études et sur le développement de notre industrie : il n’y aurait pas eu Ariane 5 sans le M45, ni Ariane 4 sans le M4, ni d’Airbus A320 à commandes électriques sans le Mirage 2000… Naturellement, le retour sur investissement des dépenses d’équipement militaire est difficile à quantifier.

Monsieur Vitel, l’externalisation se déroule beaucoup plus lentement que prévu, notamment parce que nous avons renoncé à certains dogmes. Elle s’avère productive dans certains cas, par exemple la maintenance des avions Xingu de la marine et de l’armée de l’air. Mais, compte tenu notamment des cahiers des charges, elle ne s’opère pas toujours facilement dans d’autres cas. Par exemple, l’externalisation de la fonction habillement et l’envoi de personnels civils sur des théâtres d’opérations ne se traitent pas de la même façon. C’est pourquoi, nous examinons la question au cas par cas. Là encore, notre rapprochement avec les Britanniques a été très intéressant : eux reconnaissent être allés trop loin, en termes pratiques, dans la voie de l’externalisation.

Les 7 462 emplois supprimés concernent en effet largement le soutien mais pas dans le but de les transférer au titre de l’externalisation. Celle-ci était censée dégager 16 000 postes supplémentaires, en plus des 54 000 supprimés au titre de la RGPP. Je reprends l’exemple de la maintenance des Xingu qui équivaut à 239 postes, dont 237 militaires et deux civils. Parmi les 239, une partie entrera dans le cadre des 16 000, une autre dans celui des 54 000. On espère obtenir un gain financier de 15 à 20 %.

Monsieur Guilloteau, la Cour des comptes calcule parfois de façon surprenante. Elle a considéré dans un même ensemble la communication institutionnelle du ministre, la communication interne aux armées ainsi que la communication externe de chaque armée. Sans doute des gains sont-ils à réaliser, mais certainement pas dans les proportions décrites par la Cour. De plus, examinée de près, la situation n’est pas si dramatique que certains le disent. N’oublions pas que les personnels relevant au ministère de la défense sont au nombre de 290 000.

Les organes de presse des armées contribuent au maintien du moral des troupes : Terre information magazine, Cols bleus et Air actualités sont essentiels pour cela. Vecteur de rayonnement extérieur, la presse des armées sert également de lien avec nos réservistes. Je ne saurais, aujourd’hui, répondre sans eux au contrat opérationnel dit « 10 000 hommes sur le territoire national » en cas de crise majeure.

M. Daniel Boisserie. Où en est la mise en place du système FELIN ? Combien d’unités en seront équipées en 2012 ? Quel bilan peut-on déjà en tirer ?

Les effectifs du service de la communication des armées augmenteraient de 4 %, alors que les effectifs combattants sont plutôt en diminution. Pour quelles raisons ?

Mme Patricia Adam. Vous avez, amiral, explicité les difficultés budgétaires que vont connaître les armées en 2012 et, plus encore, au cours des années suivantes, pour respecter les objectifs fixés par la LPM en matière d’effectifs comme d’équipements.

Pourriez-vous nous apporter des précisions sur la révision du Livre blanc, déterminante pour celle de la LPM, en tenant notamment compte des leçons tirées des OPEX ?

On parle beaucoup de la collaboration avec le Royaume-Uni, qui est peut-être l’État membre le plus eurosceptique. Qu’en est-il donc de la collaboration militaire avec les autres pays de l’Union, principalement avec l’Allemagne, sans laquelle l’indispensable Europe de la défense ne pourra voir le jour ?

M. Gilbert Le Bris. Le projet de budget pour 2012 envisage la préparation du prochain arrêt majeur du porte-avions Charles-de-Gaulle. Or, l’étude commandée en 2008 sur un éventuel deuxième porte-avions vient de s’achever. Une procédure de décision est-elle prévue à cet effet ? Les Britanniques vont, semble-t-il, renoncer à leur porte-avions Queen Elizabeth, actuellement en cours d’assemblage à Rosyth. Existe-t-il des synergies possibles avec notre allié ?

Amiral Édouard Guillaud. Monsieur Boisserie, à la fin de 2012, nous disposerons de 10 100 équipements FELIN, 4 000 devant être livrés au cours de l’année. Trois régiments sont déjà équipés en 2011, six en tout en 2012. Le premier déploiement opérationnel va avoir lieu en Afghanistan. Il faut savoir ne pas aller trop loin dans le domaine technologique et demeurer « rustiques » dans certaines conditions de combat. Nous étudions avec soin les moyens d’améliorer la protection de nos troupes.

Les personnels de communication augmentent en effet de 4 % mais seulement sur un millier d’agents – et non sur 290 000. Des améliorations sont certainement possibles dans ce domaine.

Madame Adam, l’élaboration du Livre blanc comporte trois phases : l’expertise du contexte géostratégique, la détermination de notre ambition politique nationale et la déclinaison des grands objectifs en LPM. La première phase a commencé, afin de dresser un état des lieux du monde. Depuis 2008, nous avons connu plusieurs surprises stratégiques, dont les révolutions arabes, la crise financière, l’émergence rapide de la Chine, la diffusion de l’instabilité de la bande sahélienne vers le sud. Il faut les prendre en compte. Le Livre blanc précédent avait sans doute sous-estimé les problèmes de l’outre mer et les aspects maritimes. Or, peu après sa publication, une crise en Guadeloupe puis l’explosion de la piraterie au large des côtes somaliennes sont survenues. Plusieurs groupes de travail consultent aujourd’hui des experts, y compris américains, britanniques, allemands, italiens et espagnols. Le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale devrait remettre sa copie en décembre. La phase de réflexion politique s’ouvrira ultérieurement, après les prochaines élections législatives.

Je suis, moi aussi, convaincu que l’Europe militaire ne se limite pas au Royaume-Uni, mais aujourd’hui les autres pays n’en veulent pas. Pour l’instant, nous n’arrivons à progresser qu’avec les Britanniques. Je considère donc que l’Europe de la défense est en quelque sorte en hibernation, ce qui signifie qu’un réveil se produira un jour ou l’autre. J’attends donc le printemps européen, d’autant que tous mes homologues, notamment allemand, sont convaincus de sa nécessité, tout comme une partie des industriels.

Monsieur Le Bris, le deuxième arrêt technique majeur du porte-avions Charles-de-Gaulle, en 2016-2017, exige de prévoir déjà les approvisionnements à long terme, d’où la mention dans le projet de loi de finances pour 2012, et que l’on retrouvera pour les exercices suivants. Ce qui sous-tend la question du deuxième porte-avions. Cet équipement a prouvé son utilité en Libye, lors de la phase des frappes aériennes, préalablement à celle de l’intervention des hélicoptères. Les deux types d’intervention ont permis de « faire la différence » pour obtenir la chute d’un certain nombre de défenses. Un deuxième porte-avions serait le bienvenu mais l’équation budgétaire actuelle ne le permet pas. Nous avons étudié la possibilité de recourir au Queen Elizabeth, assemblé en Écosse. Mais celui-ci présente deux défauts : il a été construit en plusieurs morceaux par différents chantiers navals, ce qui rend son coût de revient supérieur de 30 à 40 % à celui de la fabrication dans un chantier français. En outre, il nécessiterait entre un milliard et un milliard et demi d’euros de modifications, notamment l’adaptation d’une partie de la coque pour installer des catapultes. Or la construction en France d’un porte-avions complet du même modèle coûterait entre 3 et 3,5 milliards d’euros. Sans même évoquer la question de sa propulsion.

J’ai également étudié un éventuel partage des avions ravitailleurs britanniques puisque nous entendons acheter le même modèle, Airbus 330. Mais l’opération n’est pas possible là encore pour des questions de coût.

M. Yves Fromion. Notre équipement en systèmes de renseignement semble un peu aléatoire. S’agissant du renseignement optique, la transition entre HELIOS et MUSIS, prévue en 2015 et 2016, soulève des interrogations, de même que, pour le renseignement électromagnétique, celle entre ELISA et le futur CERES, notamment pour des raisons financières. Du coup, certains évoquent un CERES à bas prix. Pouvez-vous nous fournir des précisions ?

M. Christian Ménard. Quel est le coût supplémentaire de l’opération Atalante ? Peut-on le partager avec les autres pays européens ? La France est certes généreuse mais il existe des limites.

M. Michel Voisin. La loi de professionnalisation de l’armée avait prévu que l’esprit de défense serait enseigné dans les établissements scolaires et qu’un rapport annuel serait remis au Parlement sur le sujet.

L’esprit de défense est également dévolu à la réserve citoyenne. Que pensez-vous des résultats obtenus à ce jour ? 38 000 postes sont prévus avec 20 jours d’activité par an au titre de la réserve opérationnelle. Quelle est la réalité ?

Amiral Édouard Guillaud. Monsieur Fromion, le projet MUSIS, à la fois électromagnétique et optique, de collaboration entre l’Allemagne, l’Italie et la France n’a pas fonctionné. Notre pays a décidé d’agir seul dans le domaine optique. Car nos satellites vont finir par tomber et il va falloir les remplacer. La porte n’est cependant pas fermée à une collaboration ultérieure, mais il faut pour cela une volonté politique multilatérale. La France y est prête. Elle l’a montré en dépassant la quote-part qui lui revenait.

Le renseignement d’origine électromagnétique est indispensable, non seulement pour les conflits en cours mais également pour notre autonomie stratégique. C’est aussi ce qui nous permet ainsi de discuter, presque à égalité, avec des nations plus puissantes. ELISA n’était qu’un démonstrateur, mais très profitable. Nous avons dû retarder CERES pour les raisons budgétaires déjà exposées. Comment le réaccélérer ? Nous avons effectivement étudié des formules à coût réduit mais leur gain financier s’avère très faible et la durée de vie des équipements est divisée presque par deux : quatre ans au lieu de sept. Nous ne poursuivrons donc pas dans cette voie.

La Commission européenne, comme l’ensemble de la technostructure bruxelloise, manifeste peu d’appétit pour tout ce qui est militaire. La question des coûts et des surcoûts, notamment ceux d’Atalante, monsieur Ménard, comme d’ailleurs celle de son utilité, est donc bien difficile à faire comprendre là-bas – même si cette opération sert à protéger le commerce international, donc européen.

Il existe cependant des motifs d’espoir. Ainsi, pour lutter contre la piraterie dans le golfe d’Aden, plusieurs opérations coexistent : de l’OTAN, de l’Union européenne, ainsi que des opérations bi ou multilatérales. Or, tous les pays européens privilégient Atalante, se retirant même de l’opération de l’OTAN, comme par exemple les Italiens et les Espagnols. Lors d’une récente réunion de l’OTAN à Séville, l’opération équivalente d’Atalante, appelée Ocean Shield, le diaporama présenté était celui de l’opération européenne et non celui de l’OTAN.

Je déplore moi aussi, monsieur Voisin, que le rapport annuel sur l’enseignement de l’esprit de défense ne soit pas au rendez-vous prévu.

Il existe deux types de réserves : les journées de réserve citoyenne ne sont pas soldées, alors que les réserves opérationnelles le sont. S’agissant de la réserve opérationnelle, l’objectif de la LPM est à terme de 40 000 postes à 25 jours d’activité par an. En 2011, nous sommes à 36 970 réservistes avec 21 jours de contrat. Pour certaines spécialités rares et quelques besoins ponctuels, les périodes peuvent être sensiblement supérieures. Je souhaiterais bien sûr disposer des financements permettant de porter la période moyenne à 25 ou à 30 jours. Mais nous devons couvrir un très large spectre d’activités, avec des moyens forcément encadrés.

M. Guillaume Garot. Dans le surcoût de 1,3 milliard des OPEX, 450 millions reviennent à Harmattan. Quel en est le détail ?

M. Damien Meslot. Pourquoi le Liban est-il, selon vos termes, le plus dur de nos engagements en OPEX ? Ce qui me surprend compte tenu de ce qui se passe en Afghanistan.

M. Philippe Folliot. Quelle est la nature des relations entre la défense et la gendarmerie, notamment en Afghanistan ? Les actions que nous menons au Kosovo ne relèvent-elles pas davantage de la gendarmerie mobile que de l’armée ?

Amiral Édouard Guillaud. S’agissant du coût des OPEX, monsieur Garot, les interventions s’élèvent à environ 40 millions d’euros dans l’ex Yougoslavie, à 90 millions au Tchad, à un peu moins de 80 millions au Liban, de 500 à 520 millions en Afghanistan, et pourraient atteindre 430 millions en Libye au 31 décembre prochain. Atalante représente une trentaine de millions et Licorne, en Côte d’Ivoire, 65 millions. Le reste des opérations coûte au total de l’ordre de 50 millions d’euros.

C’est en Afghanistan que notre engagement est le plus dur, monsieur Meslot, car nous y avons des blessés et des pertes, mais c’est au Liban qu’il est le plus difficile. La FINUL regroupe au sud Liban 12 000 hommes dans un espace réduit et dont la liberté d’action est difficile à garantir. La composition du gouvernement libanais et la présence du Hezbollah au sud Liban ne facilitent pas le maintien de cette liberté d’action de la force. Il arrive aujourd’hui qu’un maire décide que l’on ne peut plus traverser son village. Nos soldats – le troisième contingent sur place après ceux de l’Italie et de l’Indonésie – sont régulièrement menacés d’humiliation. La semaine dernière, un véhicule espagnol ayant dépassé de 500 m la zone de la FINUL a immédiatement été encerclé par des 4x4 aux vitres fumées ; des civils en armes en sont sortis et ont volé aux soldats leurs papiers, leurs cartes, leurs radios… effets qui leur ont été rendus cependant le lendemain. Une telle situation est insupportable, pour un grenadier voltigeur comme pour un général. Ces provocations mettent nos soldats sous pression réelle. Il me paraît donc urgent que l’ONU révise le concept stratégique de la présence des casques bleus au Liban, et je compte aborder ce point au département des opérations de maintien de la paix à l’ONU où je me rends dans quinze jours. L’essentiel est que l’armée libanaise joue pleinement son rôle ; nous sommes engagés à ses côtés, en insistant sur la formation.

Monsieur Folliot, nos rapports avec la gendarmerie sont excellents, particulièrement en Afghanistan, qui forme la police afghane dans la zone française et l’équivalent de notre gendarmerie mobile dans une école de la province aujourd’hui assez dangereuse du Wardak.

Au Kosovo, nous avons besoin à la fois de l’armée et de la gendarmerie. Les derniers incidents, à la frontière serbe, montrent que la mission de justice et de police (EULEX) de l’Union européenne est sous-dimensionnée en effectifs ; or, sur décision du ministère de l’intérieur, les gendarmes s’en sont retirés il y a un an.

Par ailleurs, nous fournissons la gendarmerie en matériel et en armes. Notre coopération se déroule parfaitement.

M. le président Guy Teissier. Compte tenu de la complexité de notre mission au Liban, comme des humiliations que subissent là-bas nos soldats, ne faut-il pas en redéfinir fondamentalement le sens ? Car à quoi servons-nous finalement ? S’il suffit d’un berger sur une chaise en formica pour arrêter des hommes de la FINUL, qui n’ont aucun droit, de quoi avons-nous l’air ? Nous avons déjà connu cela dans les Balkans.

Amiral Édouard Guillaud. C’est bien pour cela que la France a déjà réorganisé son dispositif. J’avais proposé au Président de la République de déployer différemment nos forces, auparavant éparpillées sur la moitié du territoire de la FINUL, afin de les utiliser en réserve du commandant de la force. Les Italiens, qui devraient prendre prochainement le commandement, partagent notre état d’esprit. Mais c’est le conseil de sécurité de l’ONU qui décide.

Il y a aussi la question des contributeurs. Le système des casques bleus présente l’avantage, pour certains pays, d’un per diem versé par l’ONU supérieur à la solde de leurs hommes. J’aborderai également ce point à New York.

M. le président Guy Teissier. Vous pouvez compter sur notre soutien à ce sujet.

M. Georges Mothron. Au cours des cinq derniers mois, dites-vous, l’Afghanistan a décuplé le nombre de ses policiers et de ses militaires. Vous vous êtes félicité de la qualité de la formation des soldats, mais seulement de celle-ci. Celle des policiers et des civils serait-elle moins bonne ?

M. Pascal Brindeau. La pertinence du calendrier de retrait de nos forces d’Afghanistan doit s’apprécier en cohérence avec celui des forces des autres pays engagés. Interviennent à la fois des éléments subjectifs, comme les campagnes présidentielles en France et aux États-Unis, et des éléments objectifs, comme notre capacité à transmettre des territoires sécurisés et celle de l’armée afghane à prendre le relais. L’assassinat du président Rabbani modifie considérablement les orientations stratégiques prises par le président Karzaï. L’Afghanistan a signé hier un partenariat stratégique avec l’Inde. Certains commentateurs prétendent que ce dernier pays pourrait à terme remplacer localement les États-Unis.

Que faut-il penser du problème des désertions et des intrusions talibanes au sein des forces afghanes ? De quels éléments d’information disposons-nous, pouvant avoir des incidences sur notre calendrier de retrait ?

M. Daniel Mach. La crise libyenne a fait apparaître une défaillance dans l’organisation de l’Europe. Comment y remédier ?

Comment s’opère, en Afghanistan, l’articulation entre les commandements des différentes forces de la coalition ?

Amiral Édouard Guillaud. Monsieur Mothron, la formation de l’armée et de la police afghanes est également satisfaisante, même si c’est un peu compliqué pour cette dernière. Cela dit, il existe plusieurs types de police : l’une ressemble un peu à notre gendarmerie, une autre est la police nationale, une troisième est locale. À une époque, une partie du gouvernement redoutait que celle-ci ne servît à reformer des milices comparables à ce que l’on avait connu lors de la prise du pouvoir par les Talibans, mais il s’agit plutôt de gardes champêtres locaux.

Monsieur Brindeau, l’annonce du président Obama sur les échéances du retrait d’Afghanistan allait très au-delà de toutes les hypothèses envisagées, ce qui a obligé les Américains à revoir leur calendrier. Dans son histoire, l’armée américaine a le plus souvent bénéficié des moyens qu’elle demandait pour atteindre l’effet recherché : il lui suffisait de présenter la facture pour qu’elle fût honorée. Dans le cas présent, les États-Unis ont dû changer de logique.

Le taux de désertion dans l’armée afghane a considérablement diminué : il était de l’ordre d’un tiers, par mois, il y cinq ou six ans ; il est maintenant inférieur à 10 % et tend à descendre vers 5 %. La principale raison de cette diminution du chiffre des désertions tient au doublement des soldes : la coalition a payé les hommes à peu près comme les payaient les Talibans, voire un peu plus, mécaniquement les désertions ont baissé.

Les questions qui se posent pour l’avenir portent notamment sur la soutenabilité financière du budget de la défense afghan, en particulier le paiement des soldes de 300 000 policiers et militaires – chiffre qui se situe dans la norme compte tenu de la taille du pays.

Le partenariat stratégique conclu avec l’Inde ne fait que prolonger la forte présence de ce pays en Afghanistan, auquel il fournit déjà un milliard de dollars par an. L’Inde inscrit évidemment son action dans le cadre de sa rivalité avec le Pakistan mais je ne crois pas que ce pays se substituera pour autant aux États-Unis. Si le Pakistan est bien l’une des clés de la région, l’Inde en est une autre, même si elle est d’importance moindre.

En Libye, monsieur Mach, la politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC) a incontestablement manqué l’occasion de jouer un rôle. Nous étions un certain nombre de pays, dont le Royaume-Uni, à estimer que la mise en œuvre de l’embargo maritime pouvait être assurée directement par l’Union européenne. Il suffisait de changer le pavillon des navires et d’augmenter de cinq membres l’état-major d’Atalante. L’OTAN et les États-Unis étaient d’accord. Mais la Haute représentante n’a pas saisi la balle et la microstructure militaire de l’Union a estimé que proposer cette solution ne ressortait pas de son mandat. Il ne faudrait pas manquer la prochaine occasion.

M. Michel Grall. Le président syrien Assad menace de faire bombarder Israël par le Hezbollah en cas d’attaque sur la Syrie. Croyez-vous à cette menace ? Quel en serait l’impact sur la FINUL et quel rôle celle-ci devrait alors jouer ?

M. Pierre Forgues. Vous avez rappelé les objectifs de l’intervention de la coalition en Afghanistan : éviter que ce pays ne devienne une base opérationnelle d’Al Qaïda, former une armée et une police capables d’assurer la sécurité du pays, enfin réduire la force des Talibans. Les deux premiers résultats seraient, selon vous, à peu près atteints. Quand vous parlez de la sécurité de l’Afghanistan, sans doute s’agit-il de sa seule sécurité intérieure : je ne crois pas que le pays soit menacé d’invasion en provenance de l’extérieur. En revanche, on peut se demander si la position des Talibans aura été réduite quand les forces de la coalition partiront.

M. Franck Gilard. Peut-on, ingénument sans doute, envisager que les Libyens nous remboursent une partie des frais engagés pour leur libération ?

Amiral Édouard Guillaud. Il est vrai, monsieur Gilard, que certains des pays intervenant en Libye ne voulaient pas toucher à l’approvisionnement des raffineries car les Britanniques s’étaient vu réclamer par le nouveau gouvernement irakien 1,5 milliard de livres au titre des dommages causés à la raffinerie de Bassora. Sans amalgame entre les deux interventions, je précise que la coalition a pris en compte soigneusement cette question des dommages à l’économie. Par ailleurs, nous obtiendrons un remboursement par les contrats que nos industries pourront emporter en Libye, avec l’aide de notre diplomatie.

Il est difficile, monsieur Grall, de savoir quel est le réel pouvoir d’Assad. Hier soir, au conseil de sécurité, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à d’éventuelles sanctions contre la Syrie. Dans la région, la Turquie surveille ce qui se passe à Damas comme le lait sur le feu car elle craint la résurgence de l’irrédentisme kurde – encore 150 Kurdes ont été arrêtés hier – tandis qu’Israël se voit, peut-être à juste titre, comme une citadelle assiégée. La Syrie est un pays vaste, beaucoup plus peuplé et armé que la Libye, avec des forces loyales au régime actuel estimées à plus de 110 000 hommes – sans rapport avec le nombre des partisans de Kadhafi. La situation est vraiment compliquée.

Monsieur Forgues, les Talibans sont pachtounes à 90 %. Or, ce groupe ne représente que 35 à 40 % de la population afghane. Dans ce pays, comme au Liban, personne ne veut de recensement, en raison du caractère multi-ethnique de la population et d’une représentation fondée sur des données anciennes. Il est ainsi vraisemblable que les Pachtounes soient moins nombreux qu’ils ne le disent, affirmant constituer plus de 50 % de la population. En revanche, d’autres ethnies, telle que celle des Hazaras, comptent sans doute pour 15 % alors qu’on les crédite de 5 à 10 %. Un retour des Talibans impliquerait donc l’apparition de nouveaux foyers d’insécurité locale. Comme l’armée libanaise, l’armée afghane est faite, non pour la guerre aux frontières, mais pour la sécurité intérieure. Pendant longtemps, la structure de l’armée, comme celle des services de renseignement, était tadjik, ce qui provoquait des crispations avec les Pachtounes. M. Rabbani était un personnage emblématique, en tant qu’ancien président et ancien chef de guerre, mais il était tadjik.

M. Étienne Mourrut. Amiral, vous avez mis en évidence le déséquilibre des efforts de défense dans le monde au cours des dix dernières années. La montée de la puissance militaire de la Chine est certaine. Même si l’histoire ne se répète pas, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Faut-il interpréter vos propos comme un constat ordinaire ou comme la prise de conscience d’un risque de conflit à ne pas négliger à moyen terme ?

Mme Michèle Alliot-Marie. Si je voulais provoquer un peu la Cour des comptes, je vous demanderais, amiral, si vous ne pensez pas qu’il conviendrait d’augmenter le budget de communication et d’information des armées dans un but opérationnel. Nous avons vu, en Irak, qu’on pouvait gagner la guerre sur le terrain et la perdre dans les médias. En Afghanistan, malgré les opérations civiles et militaires, nous rencontrons aussi quelques problèmes pour expliquer notre rôle à la population. Nous souffrons d’un déficit en la matière. Est-ce votre avis ? Quelles sont vos intentions ?

Amiral Édouard Guillaud. À M. Mourrut, je réponds que les deux interprétations sont bonnes. Je ne crois pas à un conflit direct avec la Chine. Mais, nous suivons attentivement les revendications de ce pays sur la mer de Chine méridionale, qui pourraient enclaver le Vietnam, Brunei, une partie de la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande… La Chine recherche des ressources naturelles et développe ses ambitions. Sa démographie et les besoins de son industrie l’y conduisent naturellement. D’où la priorité donnée par l’Armée populaire de libération au développement de la marine, l’autre priorité étant l’espace.

Nous sommes certes à 10 000 km de Pékin. Mais les remous des tensions en mer de Chine méridionale se propageraient jusqu’à l’océan Indien. La France y possède la Réunion et ses voies d’approvisionnement l’empruntent. Nous serions donc forcément concernés. Face aux puissances américaine, chinoise et indienne, l’Europe apparaît morcelée, se livrant à ce qui, vu de Pékin, doit ressembler à des guerres picrocholines. Nous devons prendre garde à cette évolution. J’aimerais que la prise de conscience ait lieu suffisamment tôt.

En matière de communication, il est vrai, madame le ministre, que nous ne savons toujours pas nous vendre, et cela d’une façon générale, pas seulement pour les militaires. Le monde admire ce que nous avons fait en Côte d’Ivoire, où nous avons évité l’écueil de l’accusation de néocolonialisme et de retour de la « Françafrique ». Qui, en France, capitalise aujourd’hui sur ce succès ? Pour l’Afghanistan, on parle beaucoup plus de nos échecs que de nos succès. Nous avons donc d’énormes progrès à accomplir en matière de communication.

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