Allocution de l’Amiral Edouard Guillaud « Pour une politique industrielle de défense : à quelles dimensions, pour quels usages et avec quels acteurs ? »
Monsieur le président,
Mesdames, messieurs,
Je vous remercie de cette invitation à laquelle je réponds d’autant plus volontiers que le sujet est essentiel.
Il est clair qu’une politique de défense et de sécurité est indissociable d’une politique de maîtrise des technologies et comporte nécessairement un volet industriel.
Vous vous en doutez, en tant que CEMA, c’est d’abord la crédibilité et l’efficacité opérationnelle qui retiennent mon attention pour répondre au niveau d’ambition que le pouvoir politique fixe à son outil de défense.
C’est donc par le prisme naturel du « militaire utilisateur » ou du « client opérationnel » que j’aborderai ce sujet.
Je ferai d’abord trois constats avant de vous livrer les quatre exigences du monde opérationnel et de soulever cinq questions en guise de conclusion ! 3+4+5 : ce sont un peu les 12 travaux d’Hercule en 12 minutes !
Le premier constat est une lapalissade : il est donc indispensable de le rappeler.
Un armement est un moyen opérationnel au service d’une fin opérationnelle, qui répond à une exigence opérationnelle.
Le deuxième constat concerne la durée des programmes d’armement :
Il s’agit naturellement des durées de conception, de développement, d’industrialisation (15 ans), de production (25 ans pour le RAFALE), de vie opérationnelle (50 ans), et enfin de démantèlement (20 ans pour les SNLE).
Ce temps long est en conflit avec le temps court des législatures et des trajectoires financières associées. C’est une constante.
Ce temps long nécessite une adaptabilité du programme. Rien de pire qu’un matériel déjà obsolète à son entrée en service.
Ce temps long ne doit pas être le prétexte d’une rente de situation pour l’industriel (suivi en service, pièces de rechange, maintien des niveaux et des bureaux d’études). C’est un paramètre à prendre en compte.
J’en arrive au troisième constat qui concerne le nerf de la guerre, à savoir le coût des programmes.
Les montants financiers d’un programme sont aujourd’hui astronomiques, soit par leur montant unitaire, soit par le produit « coût unitaire par le nombre » : quelques centaines de chars et non quelques millions de voitures.
Il n’y a pas de grande série au sens industriel du terme ! Cela coûte nécessairement plus cher !
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Fort de ces trois constats, quelles sont les exigences du client défense que je suis ? Exigences de nature opérationnelle bien évidemment.
La première exigence en un mot : évolutivité du matériel.
Ce caractère évolutif doit être consubstantiel à cette longue durée de vie que j’évoquais précédemment.
L’expérience nous montre tous les jours que de nombreux matériels sont employés dans un cadre différent de celui de leur conception d’origine ; le MILAN par exemple, anti char mais aussi anti bunker !
Deuxième exigence en deux mots: interopérabilité et compatibilité.
Alors que nos opérations sont interarmées, multinationales voire interministérielles, l’interopérabilité est un impératif absolu.
Elle passe par des standards techniques communs et peu nombreux qui facilitent l’emploi par les utilisateurs.
A l’interopérabilité, j’ajoute la compatibilité et la cohérence, c’est à dire la prise en compte de l’environnement, des infrastructures existantes, des moyens de transport et de projection…
A quoi sert un blindé lourd qui ne peut embarquer sur une plate forme ferroviaire ou passer sur un pont moyen ?
Troisième exigence en trois mots : simplicité, rusticité, durcissement.
Les Américains nomment ce principe : le KISS, ce qui signifie : « keep it simple and stupid ! ».
Pour un industriel de la défense, cela nécessite qu’il convertisse une technologie en produit opérationnel !
La simplicité passe par la recherche d’une utilisation facile de l’outil qui tienne compte des réalités éprouvantes et dures du combat.
La rusticité comme le durcissement doivent être adaptés à l’emploi.
A quoi sert un poste de travail informatique qui résiste à une balle 5, 56 ou à une température de 120°C si l’opérateur est déjà mort ?
A l’inverse, un poste radio qui se casse après une chute d’un mètre est sans doute une très mauvaise affaire. Je le préfère moins sophistiqué mais plus solide !
Quatrième et dernière exigence : le coût de possession.
Le coût de possession conditionne la soutenabilité de l’outil dans la durée. C’est un élément déterminant du choix de notre outil opérationnel.
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Ces exigences opérationnelles doivent donc être en corrélation avec les ambitions de notre politique de défense, les réalités de nos politiques industrielles et les contraintes financières de notre budget.
Notre outil de défense est la traduction de nos ambitions sur la scène internationale. Il couvre l’ensemble d’un spectre qui nous permet encore, d’être considérés comme une puissance militaire complète, avec une gamme de capacités cohérentes, crédibles et efficaces.
Aujourd’hui, la pérennité de ce système est mise à mal et ce pour les raisons que vous connaissez :
1/ La crise de 2008 a révélé les fragilités de nos modèles économique et financier. Elle dévoile des déficits publics qui sont, eux aussi, un élément de la donne stratégique.
2/ La possession de toutes les capacités associées à une puissance militaire complète est devenue difficile au regard des coûts exorbitants qu’elle suppose.
Cela m’amène à poser cinq questions qui doivent alimenter nos réflexions.
1ère question : avons-nous la volonté de conserver notre modèle d’armée cohérent et complet?
Je pose très concrètement la question de notre niveau d’ambition sur la scène internationale !
2ème question : devrons-nous laisser l’ensemble de nos réflexions contraintes par les seules logiques comptables et capacitaires, au risque d’un déclassement que le peuple serait le premier à nous reprocher ?
Faut-il donc encore et toujours se laisser entraîner dans des cures d’amaigrissement dictées par l’homothétie des réductions budgétaires ?
3ème question : quelle indépendance et quelle autonomie souhaitons nous, notamment en termes industriels ?
La question centrale est donc la suivante : quelles sont les solutions pour réduire les coûts sans réduire nos ambitions? Notez bien que je n’évoque pas les formats de nos armées.
N’y a-t-il pas une surenchère technologique préjudiciable à l’efficience opérationnelle ?
Où positionner le curseur pour accéder au « juste technologique » sans renoncer aux mutations ou aux innovations techniques ?
4ème question : la mutualisation capacitaire est-elle la panacée ?
- Que voulons-nous ou pouvons-nous partager avec d’autres nations ?
Nous avons fait un premier pas avec nos alliés britanniques. Est-ce suffisant ?
- Que voulons nous conserver, quel domaine d’excellence faudrait-il privilégier ? Faut il privilégier une forme de spécialisation et à quel niveau ?
Mais qui décidera des critères d’ouverture du feu ?
5ème et dernière question : quid d’une BITD européenne ?
- la BITD européenne n’est elle pas finalement le préalable à une défense européenne ? Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse que nous avons entrepris !
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Toutes ces questions, nous devons nous les poser, sans tabou. Les industriels doivent se les poser avec nous. Nous devons les poser à nos partenaires européens !
Si nous souhaitons rester en première division, il nous faut être innovant.
Si nous voulons la simultanéité de la possession, la multiplicité des engagements et un statut international, nous devons inventer d’autres voies que celle de la trilogie « rationalisation, mutualisation, optimisation ». Elle est certes nécessaire mais elle n’est pas ou plus suffisante.
Avant d’atteindre un point de rupture et de décrocher, nous devons corréler les armées de nos ambitions aux ressources dont nous disposons. C’est un choix politique !
Sources : EMA
Droits : Ministère de la Défense et des anciens combattants