Les mutations du renseignement extérieur français
Entretien avec Erard Corbin de Mangoux *
* Erard Corbin de Mangoux
est directeur général de la sécurité extérieure au ministère de la Défense.
Questions internationales - Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale récemment élaboré a mis l'accent sur les nouveaux risques et menaces qui concernent notre pays, et souhaité que les activités de renseignement se voient reconnaître en France une plus grande importance. Pourriez-vous préciser à quels risques et menaces spécifiques la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) que vous dirigez est confrontée ?
Erard Corbin de Mangoux - Service de renseignement extérieur à compétence globale, la DGSE s'attache en priorité à fournir aux plus hautes autorités de l'État le renseignement nécessaire à la décision politique sur la scène internationale, comme à l'anticipation, voire à l'entrave des menaces contre nos intérêts ou nos ressortissants.
Cette double mission se traduit, dans les faits, par un effort très soutenu et coordonné avec la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), sur les grandes menaces transversales que sont le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, ainsi que par une couverture permanente de l'ensemble des théâtres de crises majeures dans le monde.
QI - On sait que, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP), les réformes de l'État devraient conduire à des économies en termes financiers, administratifs et humains. S'agissant de la DGSE, ces réformes se traduiront-elles par une réduction des budgets, personnels, structures, ou par une optimisation des moyens, avec une concentration des missions de nature à renforcer son efficacité ?
E. C. de M. - Le président de la République a validé les conclusions du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui confèrent au renseignement une priorité stratégique tout à fait inédite pour notre pays. Dans les six années à venir, cette priorité est appelée à se traduire par la création de nombreux postes hautement qualifiés et l'octroi de crédits nouveaux aux services de la communauté française du renseignement. La DGSE bénéficiera, pour une large part, de ces moyens supplémentaires qui lui permettront de combler, à périmètres comparables, les retards accumulés par rapport aux capacités des grands services occidentaux comparables.
Cet effort remarquable de la communauté nationale intervient, faut-il le rappeler, dans un contexte budgétaire très contraint, où doit primer l'impératif de réduction des coûts et de rationalisation des dépenses au sein des administrations publiques. C'est pourquoi, plus que tout autre service de l'État, la DGSE ne se soustrait pas à cette obligation et se doit de
« justifier au premier euro » toute dépense.
Elle s'attache à trouver des viviers d'économies en procédant à une révision interne de l'ensemble de ses activités de fonctionnement depuis plusieurs mois, en prenant en compte les contraintes très particulières propres à un service de renseignement, comme l'impossibilité d'externaliser certaines fonctions pour des raisons de sécurité.
QI - La DGSE, comme son nom l'indique, a vocation à s'intéresser au renseignement extérieur. Mais les frontières du territoire ne sont pas, on le sait, un obstacle pour des menaces multiformes et nomades, qui peuvent naître ou transiter sur le territoire et se réaliser à l'extérieur ou, à l'inverse, concerner le territoire tout en provenant de l'extérieur. C'est dire que la DGSE n'est qu'un élément d'une structure plus complexe du renseignement. Comment se situe la DGSE dans cet ensemble, lui-même renouvelé, et comment s'articule la coordination entre les différentes composantes du renseignement ?
E. C. de M. - La DGSE relève organiquement du ministre de la Défense, mais opère au quotidien au profit de l'ensemble des administrations de l'État, au premier rang desquelles figurent la Présidence de la République et les services du Premier ministre. Elle coordonne son action avec les services et administrations compétentes pour les questions de renseignement et de sécurité, relevant du ministère de la Défense (Direction de la protection et de la sécurité de la défense - DPSD - et Direction du renseignement militaire - DRM), du ministère de l'Intérieur
(DCRI, Direction centrale de la police judiciaire - DCPJ - et Direction générale de la gendarmerie nationale- DGGN) et du ministère de l'Économie et des Finances (Direction générale du Trésor et de la politique économique - DGTPE -, Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières - DNRED - et Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins - TRACFIN).
Au sein de ce qu'il est convenu d'appeler la communauté française du renseignement, la DGSE assume le rôle de chef de file national en matière de renseignement d'origine électromagnétique (ROEM). Elle a également le monopole de la recherche du renseignement à l'étranger.
À la suite du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, à la rédaction duquel la DGSE avait été étroitement associée, le président de la République a souhaité que cette coordination entre services nationaux soit désormais institutionnalisée à un niveau stratégique avec la mise en place du Conseil national du renseignement (CNR) et la création de la fonction du coordonnateur national du renseignement. C'est désormais à cette structure nouvelle que revient la charge de poursuivre et d'amplifier la logique de mutualisation et de rapprochement déjà à l'oeuvre depuis plusieurs années entre les différents services de la communauté française du renseignement.
Le point nodal de ce rapprochement est aujourd'hui constitué par le développement d'une coopération opérationnelle renforcée entre la DGSE et la DCRI, tout particulièrement dans le domaine du contre-terrorisme.
QI - L'une des originalités de la prévention et de la répression du terrorisme en France est le lien étroit qui existe entre la dimension renseignement, la dimension policière et la dimension judiciaire. Ce lien est souvent considéré comme permettant une meilleure anticipation, détection et répression des activités terroristes dans notre pays. Comment se trouve-t-il concerné par la réforme en cours ?
E. C. de M. - La DGSE se positionne clairement comme un service de renseignement dont la vocation première est d'éclairer les choix et de répondre aux besoins du pouvoir exécutif sur les grands enjeux de sécurité internationale et de politique extérieure. L'acquisition du renseignement est par ailleurs un exercice risqué et incertain, qui suppose de préserver, à long terme, un secret absolu sur les sources et méthodes de recueil utilisées. L'action de la DGSE se situe donc résolument en amont d'une logique d'entrave judiciaire des menaces. En aval, la traduction judiciaire du travail de renseignement de la DGSE s'opère au travers des coopérations nationales avec la DCRI, certains offices centraux de la DCPJ et services spécialisés des douanes. Tout en protégeant la confidentialité de ses sources et accès, la DGSE est en mesure de mettre à la disposition de ces services à compétence judiciaire les renseignements, les moyens techniques et les expertises leur permettant d'amorcer ou de faire aboutir des enquêtes judiciaires complexes à dimension internationale.
L'une des nouveautés de la réforme est de modifier les rapports entre les structures de renseignement et les autorités exécutives, renforçant notamment le rôle de la Présidence de la République. Quels sont à cet égard les changements qu'apporte la réforme ?
La Présidence de la République a souhaité disposer d'une structure de coordination stratégique spécifiquement consacrée au suivi de l'activité des services de renseignement. Cette initiative était attendue et souhaitée par la DGSE qui avait milité en ce sens au cours des travaux du Livre blanc. L'activité quotidienne des services nécessite en effet de fréquents arbitrages de portée que la Présidence de la République est désormais la plus à même de rendre, à commencer par la définition des priorités, multiples et concurrentes, auxquelles les services de renseignement doivent répondre.
Cette concentration, au plus haut niveau de l'État, des fonctions de coordination et de programmation présente également l'avantage de remettre en cohérence la politique d'investissements destinés aux activités de renseignement, jusqu'à présent artificiellement partagés entre plusieurs départements ministériels et missions budgétaires.
QI - Une autre innovation consiste à renforcer le rôle des organes parlementaires en matière de renseignement. Quel sera concrètement le rôle des parlementaires ?
E. C . de M. - Convaincue que la représentation nationale doit pouvoir être mieux informée sur l'organisation générale et le fonctionnement des services de renseignement, la DGSE a saisi la plupart des occasions qui lui étaient données de rencontres et d'échanges avec les députés et sénateurs, spécialistes des questions internationales, de défense et de sécurité.
Ces contacts, fréquents et confiants, sont désormais institutionnalisés : le travail de suivi de l'activité générale des services se fait désormais au titre de la nouvelle délégation parlementaire au renseignement, instituée par la loi du 9 octobre 2007, et celui de contrôle budgétaire s'exerce, pour les fonds normaux, au travers des rapports budgétaires devant les commissions, et, pour les fonds spéciaux, au titre de la Commission de vérification des fonds spéciaux (CVFS) que préside actuellement un député.
En outre, des parlementaires participent également aux travaux de contrôle des commissions amenées à connaître une part spécifique des activités de la DGSE, et notamment de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS), de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) ou de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL).
QI - Il n'est pas très fréquent que les autorités responsables des services de renseignement s'expriment publiquement. L'entretien que vous accordez à Questions internationales traduit-il le renouvellement d'une politique de communication en direction de l'opinion, qui viendrait compléter les autres volets de la réforme ?
E. C. de M. - Je remercie la rédaction de Questions internationales d'ouvrir ses colonnes à nos deux services de renseignement. Ceci constitue, à ma connaissance, une première dont je me félicite et qui illustre bien le travail important de rapprochement opéré depuis plusieurs années entre nos deux maisons au service de l'intérêt général. Concernant la stratégie de communication de la DGSE, je ne parlerai pas de renouvellement mais de prolongement d'une politique d'ouverture choisie en direction des médias, qui vise en tout premier lieu à mieux faire connaître à nos concitoyens les missions d'un service de renseignement extérieur.
QI - La DGSE est-elle appelée à coopérer avec des services extérieurs de renseignement, et comment ? Une base bilatérale et ponctuelle, ou des contacts plus organisés et de caractère multilatéral ?
E. C. de M. - Les échanges et liaisons avec les services de renseignement étrangers sont une des missions historiques de la DGSE qui entretient, depuis 1946, un réseau international très dense. Aujourd'hui, la DGSE est en relation avec plus de 200 services de renseignement à travers le monde. Ces relations sont fondées sur le principe du donnant-donnant et de la complémentarité mutuellement profitable. C'est ainsi que, tous les jours, la DGSE partage des analyses, échange des renseignements, développe des coopérations et apporte le cas échéant son expertise à des services étrangers, sous la forme de programmes d'assistance spécifiques.
Comme la plupart des services de renseignement, structures régaliennes par excellence, la DGSE privilégie les relations bilatérales entre services sans pour autant négliger la participation à des instances multilatérales, notamment au sein de l'Union européenne, et à des rencontres inter-services régulières. Le contre-terrorisme et la contre-prolifération sont les deux domaines d'intérêt partagé où les coopérations sont, à la fois, les plus denses et les plus ouvertes à des contributions de plusieurs services.
QI - Existe-t-il un cadre propre à l'Union européenne qui permette une coordination des missions et une synergie entre services des États membres ?
E. C. de M. - Dans le cadre de la mise en place de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), le Conseil de l'Union européenne se dote progressivement des outils lui permettant de faire face à ses nouvelles responsabilités internationales. Il existe ainsi au secrétariat général du Conseil de l'Union européenne une structure de veille et de synthèse du renseignement, le Centre de situation conjoint (SitCen), à laquelle participe et contribue la DGSE. Il faut toutefois préciser ici que, contrairement à une idée reçue tenace, parfois entretenue à dessein, la coopération et les échanges entre services de renseignement et de sécurité des États membres de l'Union européenne sont déjà, depuis de nombreuses années, très satisfaisants et confiants. Il est clair, en matière opérationnelle notamment, que les échanges entre services, parce qu'ils supposent confiance et réciprocité, se développent aujourd'hui d'abord et avant tout dans un cadre strictement bilatéral.
QI - On sait qu'aux États-Unis la CIA est largement immergée dans la société civile, tout comme le sont au Royaume-Uni les services de renseignement britanniques. En France, en revanche, la tradition d'opacité, les difficultés de contact entre services de renseignement et société civile sont traditionnelles, pour un ensemble de raisons. Le moment n'est-il pas venu de faire évoluer cette situation ? Notamment en matière de recrutement, les services comme la DGSE ne pourraient-il pas développer leurs contacts avec les universités et les grandes écoles, par exemple en favorisant l'élaboration de thèses et de formations post-doctorales qui renforceraient à leur profit le vivier de compétences disponibles ?
E. C. de M. - Pour des raisons à la fois historiques et culturelles, il est exact qu'en France les services de renseignement n'entretiennent pas avec la société civile des relations aussi ouvertement institutionnalisées qu'aux États-Unis. Ce constat mérite toutefois d'être relativisé et nuancé. Depuis le début des années 1980, la DGSE, désormais composée aux deux tiers de personnels civils aux origines socioprofessionnelles très diversifiées, se tient au courant avec grand intérêt des travaux des « milieux informés » (journalistes, universitaires, chercheurs et humanitaires) lorsqu'ils rejoignent ses propres sujets de préoccupation. Pour autant, la DGSE, dont le métier reste d'abord la recherche et l'analyse du renseignement, ne souhaite pas s'engager plus avant dans des activités de prospective, d'études ou de recherche universitaire, déjà largement prises en charge par d'autres institutions publiques.
En matière d'ouverture aux universités et aux grandes écoles, la DGSE est en contact avec certaines d'entre elles mais ne rencontre en fait, à proprement parler, pas de difficultés de recrutement. Les concours qu'elle organise chaque année attirent un très grand nombre de candidats de qualité et affichent un taux de sélectivité parmi les plus élevés de la fonction publique.
Il est également important de noter qu'au travers d'offres de stage, la DGSE propose désormais à des jeunes ingénieurs et scientifiques, disposant de qualifications très pointues, l'occasion de participer à la réalisation de projets de haute technologie innovants et très motivants. Des évolutions importantes sont en cours dans ce domaine.