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Le renseignement face aux nouvelles menaces (Politique Internationale, Printemps 2010)

Mise à jour : 05/10/2010 13:26

Entretien avec Erard Corbin de Mangoux*

LE RENSEIGNEMENT FACE AUX NOUVELLES MENACES

Cet entretien a été conduit par Isabelle Lasserre**

Né en 1953, Erard Corbin de Mangoux, préfet, a remplacé Pierre Brochand, ambassadeur de France, à la tète de la DGSE — la Direction générale de la sécurité extérieure — en octobre 2008. Collaborateur de Nicolas Sarkozy depuis plusieurs années, il occupait auparavant à l’Elysée le poste de conseiller du président pour les Affaires intérieures. Placé à la tête du Service de renseignement extérieur, qui fait partie du ministère de la Défense, il a été chargé d’y appliquer la réforme du renseignement décidée par le chef de l’Etat à la suite du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale publié en juin 2008. Nicolas Sarkozy a, en effet, voulu renforcer le rôle et les moyens du renseignement en tant qu’outil au service de la défense, de la sécurité et de la politique étrangère de la France. Une telle ambition, sans précédent par son ampleur, était rendue nécessaire par l’évolution de l’environnement international et de la nature des risques et menaces auxquels la France est confrontée.

Alors que, dès le lendemain des attentats du 11 septembre2001, la plupart des grands pays décidaient de renforcer très sensiblement leurs capacités de renseignement afin de lutter contre le terrorisme et les autres menaces transversales, la France n’a pas engagé un effort d’ampleur comparable. Ses moyens sont demeurés quantitativement inférieurs à ceux dont disposaient le Royaume-Uni et l’Allemagne. Il était donc urgent et impératif d’entreprendre un rattrapage. Ce processus est allé de pair avec une reconnaissance, plutôt nouvelle en France, de l’importance et de la légitimité du renseignement — ce qui s’est aussi traduit par une adaptation du cadre légal et l’instauration d’un contrôle parlementaire (la France étant l’un des derniers pays européens à en être dépourvus).

Isabelle Lasserre — Comment devient-on patron de la DGSE quand on a fait toute sa carrière dans la préfectorale ?

Erard Corbin de Mangoux — Tout est affaire de circonstances. Il se trouve que j’appartenais, sous l’autorité´ des préfets Gaudin et Baland, à l’équipe qui a réalisé la réforme de la police nationale du temps où Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur. J’ai ensuite été choisi comme directeur général des services des Hauts-de-Seine peu de temps avant que le président du conseil général de ce même département ne soit élu président de la République. Il m’a alors demandé de le suivre à l’Elysée, ou je suis resté un an et demi, puis il m’a désigné comme directeur à la DGSE. Voila comment les événements se sont enchaînés. Le président souhaitait probablement placer à la tête des services extérieurs un homme qu’il connaissait personnellement. Il voulait sans doute que cet homme possédât des capacités d’organisation et de management. Et qu’il fût loyal, fidèle aux institutions. Mais tous les directeurs des services extérieurs ont un peu le même profil. Qu’ils soient militaires, préfets ou ambassadeurs, la plupart ne connaissent rien au monde du renseignement et à ses subtilités avant d’être nommés. Après, à eux de faire leurs preuves.

I. L. — Le Livre blanc sur la défense demandé par Nicolas Sarkozy vous assigne une nouvelle fonction : « connaissance et anticipation ». Il a aussi créé un Conseil national du renseignement (1). Pourquoi le président a-t-il ressenti la nécessité de reformer les services de renseignement français ?

E. C. M. — Le président de la République a souhaité disposer d’un nouveau Livre blanc parce que, depuis le précédent, en1994, l’environnement international avait sensiblement changé et qu’il fallait adapter notre dispositif en conséquence. Ce Livre blanc innove dans la mesure où il porte non seulement sur la défense, mais aussi sur la sécurité nationale. Si l’on veut assurer la sécurité de notre pays, de ses intérêts et de ses ressortissants, il faut en effet avoir une vue d’ensemble des problèmes, qu’ils se situent à l’étranger, à nos frontières ou sur notre sol. Le Livre blanc est arrivé à la conclusion que la connaissance et l’anticipation — dont le renseignement est un élément essentiel— devaient être le cinquième pilier de la défense et de la sécurité nationale (avec la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention). Pourquoi ? Parce que dans le monde globalisé, incertain, complexe et mouvant qui est le nôtre, les menaces sont multiples. Elles proviennent d’Etats ou d’acteurs non étatiques plus ou moins clandestins et opaques. Il est donc plus indispensable que jamais de recourir au renseignement pour décrypter leur fonctionnement et leurs intentions et anticiper leurs actions afin de pouvoir les entraver. En France, traditionnellement, on connaît mal le renseignement et on s’en est longtemps défié. Contrairement, par exemple, aux Britanniques qui en reconnaissent l’utilité depuis longtemps. Ce Livre blanc et les décisions qu’a prises le président de la République à sa suite constituent donc une petite révolution intellectuelle. Pour la première fois, on intègre le renseignement, au plus haut niveau de l’Etat, dans la panoplie d’outils dont disposent les décideurs de la politique étrangère, de sécurité et de défense. C’est le sens de la création du Conseil national du renseignement qui, sous l’autorité du président, définit les orientations stratégiques en la matière. Il est logique que la coordination s’effectue au niveau du président de la République car il est à la fois l’inspirateur de la politique étrangère et le chef des Armées. Cette priorité donnée au renseignement se traduit aussi par une augmentation des moyens, indispensable pour rester dans la course vis-à-vis tant de nos ennemis — dont il ne faut pas sous-estimer les capacités — que de nos partenaires. Car on ne coopère efficacement que si l’on est reconnu comme crédible.

I. L. — Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas ?

E. C. M. — Les services de renseignement français coopéraient, mais pas suffisamment. Or, en raison de l’imbrication entre l’intérieur et l’extérieur et de la multiplicité des menaces, il était devenu vital d’accroître leur complémentarité et de les faire travailler ensemble. La lutte contre les réseaux terroristes criminels ou liés à la prolifération suppose d’intégrer toutes les dimensions, y compris financière et douanière. C’est ce que signifie la reconnaissance d’une communauté française du renseignement — concept familier aux Etats-Unis mais pas en France — qui doit agir de façon collective, coordonnée et cohérente. La reforme du renseignement concerne non seulement son pilotage stratégique, mais aussi son organisation. La création de la DCRI, qui réunit la DST et les RG, répondait à une double nécessité de rationalisation administrative et de synergie opérationnelle entre la surveillance de milieux sensibles et la lutte contre les violences politiques. Dès lors que le cap est fixé par le président de la République et que les compétences des uns et des autres sont clarifiées, les services se parlent et collaborent en confiance. Le coordonnateur national du renseignement les réunit régulièrement pour aborder tous les sujets d’intérêt commun. Certes, tout n’est pas parfait, mais le mouvement est lancé et de nombreux progrès ont été réalisés depuis deux ans.

I. L. — Sur quoi portaient les malentendus avant la réforme ?

E. C. M. — Chaque service avait son histoire, son statut, son mode de fonctionnement, sa « culture d’entreprise » comme on dit dans le secteur privé. Les relations étaient empreintes de méfiance. Une méfiance largement fondée sur l’ignorance mutuelle : en l’absence de vision et d’orientation au plus haut niveau de l’Etat, chacun avait tendance à « jouer sa propre carte », c’est-a`-dire à préserver, voire à étendre son pré carré et à montrer qu’il était le meilleur. Cela nuisait à la performance collective. Or les services de renseignement ont compris que, face aux menaces transversales, il leur fallait joindre leurs forces. Le11 Septembre a, à cet égard, beaucoup fait pour modifier les comportements. Les services français ont développé des coopérations d’abord avec leurs partenaires étrangers, avant de comprendre tout l’intérêt qu’ils avaient à resserrer les liens avec les autres services nationaux qui sont leurs premiers partenaires naturels.

I. L. — Quelles sont les nouvelles menaces auxquelles la France doit faire face ?

E. C. M. — Le monde dans lequel opèrent les services de renseignement a profondément changé depuis vingt ans. Les menaces sont devenues beaucoup plus diverses, diffuses et changeantes que naguère. Elles émanent de groupes terroristes, d’organisations criminelles, d’Etats, de réseaux proliférant et de pirates. Elles prennent leur source dans des conflits déstabilisateurs et des Etats faillis, sans parler des cybermenaces —nouvelles et en plein développement — et de l’espionnage, toujours aussi actif. Le terrorisme illustre bien les caractéristiques des menaces actuelles : il est opportuniste dans ses localisations et ses manifestations ; quand on le combat en Irak, il ressurgit au Yémen ou en Afghanistan ; quand on le contient en Algérie, il se développe dans la zone saharo-sahélienne, voire encore plus au sud. Les Français sont des cibles, comme les autres Occidentaux, parfois plus que les autres, par exemple aux yeux d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, une organisation qui a fait du ressentiment anticolonial son fonds de commerce. Le monde globalisé offre un paradoxe : il n’a jamais e´te´ aussi facile de voyager ; l’internationalisation de l’économie nécessite d’aller défendre nos intérêts et nos parts de marché sur tous les continents ; et, pourtant, les zones dangereuses, voire infréquentables, pour nos compatriotes sont de plus en plus nombreuses. Les enlèvements de toute nature (terroriste, politique, crapuleux) se multiplient : au début de l’année, il y avait huit Français aux mains de groupes terroristes ou rebelles (au Mali, en Somalie, au Soudan, en Afghanistan) ; à ce jour, trois le sont encore. Aucune profession n’est à l’abri, même — et surtout — les journalistes et les humanitaires. Il faut donc soupeser, plus que jamais, le risque encouru. On ne saurait trop conseiller aux Français de suivre les recommandations qui figurent sur le site « conseils aux voyageurs » du ministère des Affaires étrangères ! Si la France est aussi exposée, c’est que, comme d’autres pays européens, elle s’engage loin de ses frontières pour tenter d’apporter la sécurité et d’éteindre les incendies qui s’allument un peu partout, de l’Afghanistan à la Côte d’Ivoire, du Liban aux côtes somaliennes, du Tchad au Kosovo. Malheureusement, toute ope´ration de stabilisation suscite désormais des oppositions armées, parce que certains acteurs locaux y trouvent intérêt. Pour prévenir et repousser ces attaques, il faut nous appuyer sur des capacités de renseignement. C’est l’une des raisons pour lesquelles le pilier « intervention » doit être soutenu par un pilier « connaissance et anticipation ».

I. L. — Chaque année, une dizaine d’attentats seraient déjoués sur le sol français. Confirmez-vous ce chiffre ?

E. C. M. — La traque des terroristes et la détection de ceux qui sont en train de le devenir sont un travail ardu et très complexe. On doit agir sur plusieurs axes à la fois : des organisations implantées à l’étranger aux cellules en France, en passant par les filières qui font transiter les volontaires de l’une à l’autre, dans les deux sens ; des groupes opérationnels engagés dans l’action terroriste aux réseaux de recrutement et de soutien logistique ; des radicalisés qui n’ont pas encore décidé de passer à l’acte aux cadres déterminés. C’est sur tous les maillons de ces chaînes qu’il faut agir, pour anticiper et intervenir le plus en amont possible.

C’est pourquoi démanteler une cellule radicalisée en contact avec un réseau terroriste, même si elle n’est pas encore engagée dans les préparatifs concrets d’un attentat, contribue grandement à la sécurité de notre pays. C’est ce que font chaque jour les services français — dans l’ombre, certes, mais jusqu’à présent avec une certaine efficacité. Ce travail requiert la mise en commun de toutes les compétences, des services intérieurs et des services extérieurs, des services français et de leurs partenaires étrangers. J’ajouterai que, contrairement au tableau très sombre que certains médias ou analystes étrangers brossent de la société française, les valeurs démocratiques et laïques qui la fondent, l’habitude qu’a notre pays d’accueillir des populations étrangères depuis plus d’un siècle, le modèle intégrationniste — en dépit des problèmes économiques, sociaux et urbains qu’il ne faut pas minimiser —font que la France est sans doute moins expose´e que d’autres a`cette de´rive pathologique qu’est le radicalisme violent. Mais on sait que quelques individus seulement peuvent causer des dommages insupportables pour nos concitoyens. Même si la société française en produit infiniment peu, c’est déjà trop, et il faut donc les repérer assez tôt pour les empêcher de nuire.

I. L. — La tentative d’attentat du 25 décembre 2009 sur un vol Amsterdam-Detroit de la compagnie Delta a été commise par un homme seul. Comment vous adaptez-vous à une menace qui tend à s’individualiser ?

E. C. M. — Vous pointez du doigt une des évolutions préoccupantes du terrorisme : l’individu qui se radicalise et agit seul, même si, dans le cas que vous citez, l’individu a fréquenté des gens et est allé dans des endroits qui l’ont incité et aidé à passer à l’acte. Plus les poissons sont petits, plus les mailles du filet doivent être fines. Il faut adapter ses méthodes de travail selon qu’on a affaire à une grosse organisation ou à des cellules très réduites. C’est là que le travail de détection très en amont dont j’ai parlé est essentiel : il faut percevoir les signaux faibles, parfois très faibles, qui indiquent qu’un individu est en train de glisser de la radicalisation vers le terrorisme. L’utilisation d’Internet et des contacts avec l’étranger sont des éléments clefs à surveiller très attentivement. D’où la nécessité d’une circulation fluide et immédiate de l’information entre tous les services concernés. A cet égard, notre pays à l’avantage de disposer d’un dispositif compact (un service intérieur et un service extérieur compétents pour la lutte contre le terrorisme) dont tous les éléments travaillent en symbiose. Cela dit, il faut rester humble : nul ne peut affirmer être totalement à l’abri…

I. L. — Vos services ont-ils réussi à infiltrer Al-Qaïda ?

E. C. M. — Je ne répondrai pas à votre question. Tout ce que je peux vous dire, c’est que notre travail ne consiste pas à lire le journal, mais à aller chercher l’information là où elle se trouve ! Nous utilisons tous les moyens que nous offre la technologie.

I. L. — Qu’est-ce qui changerait si l’on attrapait Ben Laden ?

E. C. M. — Le symbole serait très fort mais, sur le fond, ça ne changerait rien. Le terrorisme islamiste à ambition globale qu’ont lancé et qu’incarnent Al-Qaïda et Oussama Ben Laden a acquis son autonomie idéologique (voir les nombreux sites Internet djihadistes) et opérationnelle — comme le montrent les différents avatars régionaux d’Al-Qaïda en Irak, au Yémen, au Maghreb, qui définissent seuls leur stratégie et leurs opérations. Certes, ces groupes ont encore des contacts avec « Al-Qaïda centrale », en particulier pour se faire adouber. Mais l’organisation mère, terrée dans les zones frontalières du Pakistan, est tellement affaiblie qu’elle a perdu sa capacité à tout diriger — comme jadis Moscou avec le Komintern (2) —, ce qui ne veut pas dire qu’elle ait renonce´ à faire un nouveau coup d’éclat comparable au11 Septembre. Il y a bien une « marque de fabrique » Al-Qaïda : un objectif (restaurer le califat) ; des modes opératoires (l’attentat suicide) ; des cibles (l’« ennemi proche », c’est-à-dire les Etats musulmans considérés comme apostats, et l’« ennemi lointain », c’est-à-dire l’Occident). Mais cette « marque de fabrique » survivra sans doute à la disparition de Ben Laden et de son adjoint et idéologue en chef, Zawahiri. Nul ne sait quand ce mouvement nihiliste ultra-minoritaire disparaîtra. Ce qui est sûr, c’est que son objectif est irréalisable : il n’a pas réussi à renverser un seul Etat ; ses victimes sont majoritairement des musulmans ; à la différence des mouvements islamo-nationalistes, il ne cherche ni à prendre ni à exercer le pouvoir. Il est dans une impasse totale. C’est pourquoi il est condamné à demeurer groupusculaire. Mais il peut frapper pendant des années et semer la terreur, parce qu’il continuera à attirer un petit nombre d’individus — essentiellement de jeunes hommes, provenant de milieux sociaux différents — qui, par un processus au fond assez énigmatique, en viennent à considérer que la seule façon de surmonter leur mal-être est de recourir à la violence extrême, y compris au sacrifice de leur vie. Ce terrorisme islamiste à visée globale réussit à survivre parce qu’il sait parfaitement s’adapter à la globalisation (dont il est un sous-produit aberrant) et profiter de ses avantages : Internet, l’accès aux modes de fabrication et d’emploi des armes et des explosifs, les voyages faciles.

I. L. — Qui finance les ennemis de la France ?

E. C. M. — Une bonne partie des menaces auxquelles notre pays est confronté émanent d’acteurs non étatiques. Leurs ressources sont la plupart du temps aussi clandestines et illégales que leurs activités. Elles proviennent, d’une part, d’activités criminelles—trafic de drogue, contrebande, enlèvements, racket — et, d’autre part, du « noirciment » d’argent propre, c’est-à-dire de l’acheminement vers des groupes malfaisants de fonds donnés par des personnes ou des institutions qui ont des motivations pieuses. Il convient de faire la différence entre les groupes terroristes —groupusculaires par essence — dont les besoins financiers ne sont pas énormes (le prix d’un attentat suicide est dérisoire — un peu d’explosif, voire un véhicule — dès lors que la vie humaine qui est sacrifiée n’en a aucun) et les groupes criminels. Bien qu’il y ait des connexions entre groupes terroristes et réseaux de trafiquants, il s’agit de deux mondes séparés. En revanche, les groupes insurrectionnels, comme ceux qui sévissent en Afghanistan, qui ont des combattants en nombre, de forts besoins en armes et en munitions, doivent avoir des ressources financières beaucoup plus conséquentes. Le trafic de drogue, les prélèvements forcés sur les populations et les pieux donateurs doivent y pourvoir.

I. L. — Outre le terrorisme, quelles sont les autres grandes menaces ?

E. C. M. — Nous avons surtout parlé jusqu’à présent des menaces émanant d’acteurs non étatiques. La prolifération d’armes de destruction massive (nucléaires, biologiques, chimiques) et de leurs vecteurs est le fait d’Etats, même si les réseaux de prolifération comportent de nombreux acteurs non étatiques : intermédiaires, entreprises, sociétés-écrans, établissements bancaires, transporteurs. La prolifération est sans conteste l’une des principales menaces pour la sécurité internationale au XXIe siècle. Ce qui est en jeu, c’est la fiabilité des régimes de non prolifération et la stabilité de régions aussi sensibles que le Moyen-Orient ou l’Extrême-Orient. C’est pourquoi il est impératif de régler les crises de prolifération actuelles (Corée du Nord, Iran) en gardant à l’esprit les réactions en chaîne que l’apparition de nouvelles puissances nucléaires pourrait entraîner, et d’éviter que n’en surgissent de nouvelles. Dans ce domaine, la tâche des services de renseignement consiste, d’une part, à éclairer les autorités politiques sur les intentions des Etats proliférants et sur leurs capacités réelles ; et, d’autre part, à débusquer les réseaux grâce auxquels ces Etats acquièrent les technologies sensibles ainsi que les biens à double usage nécessaires à leurs programmes. Là aussi, comme dans la lutte contre le terrorisme, la coopération entre services nationaux et étrangers est indispensable. Elle se développe, même si la volonté et la capacité des différents Etats concernés de lutter contre la prolifération demeurent encore inégales.

I. L. — Justement, les services de renseignement français ont la réputation d’être excellents sur le nucléaire iranien. C’est la France, d’ailleurs, qui a découvert le nouveau site de Qom en septembre dernier (3). Est-il trop tard pour arrêter la bombe iranienne ?

E. C. M. — C’est un bon exemple de l’apport essentiel du renseignement : seul un tout petit nombre de services avaient détecté l’existence de ce site et en connaissaient les caractéristiques. Ce genre de découverte permet de confronter le discours irénique des dirigeants iraniens à la réalité de leurs agissements : si leur programme nucléaire a une vocation exclusivement pacifique, pourquoi entreprendre dans le plus grand secret la construction d’une installation d’enrichissement enterrée sous la montagne, notoirement sous-dimensionnée pour répondre à la fabrication de combustible civil, alors même que l’usine d’enrichissement de Natanz est très loin d’avoir atteint son potentiel ? Les données du problème sont connues : le programme d’enrichissement iranien n’obéit à aucune rationalité économique car il faut posséder au moins une vingtaine de réacteurs pour qu’une capacité nationale d’enrichissement soit rentable. Or l’unique centrale nucléaire en construction par les Russes à Bouchehr ne pourra être alimentée que par de la matière fissile fournie par eux. L’Iran, au mépris de ses engagements internationaux et des exigences du Conseil des gouverneurs de l’AIEA et du Conseil de sécurité de l’ONU, poursuit ses activités d’enrichissement. L’AIEA a proposé de livrer de l’uranium enrichi à 20 % au réacteur de recherche de Téhéran (pour la fabrication d’isotopes médicaux) en échange de la quantité nécessaire correspondante d’uranium enrichi à 3,5 % à Natanz.

L’Iran a refusé et a décidé de procéder lui-même à cet enrichissement à 20 %. C’est un pas supplémentaire très préoccupant car on sait que l’enrichissement n’est pas un processus linéaire et que ce sont les premières étapes qui sont les plus difficiles à franchir. Après, il est relativement aisé de passer de 20 % à 90 % — qui représente la concentration d’uranium nécessaire pour un usage militaire. En outre, l’AIEA dispose d’informations très préoccupantes relatives à des travaux de militarisation, c’est-à-dire à la fabrication d’une arme nucléaire, sur lesquelles l’Iran n’a pas donné d’explications convaincantes : je vous renvoie, sur ce point, au dernier rapport de l’Agence. On ignore encore si Téhéran a pour objectif d’être en mesure de se doter d’une telle capacité (être ce qu’on appelle un « Etat du seuil ») ou d’en disposer effectivement. En tout cas, il est impératif que la communauté internationale accroisse très sensiblement ses pressions sur l’Iran pour qu’il fasse le choix entre la coopération ou l’ostracisme, avec toutes les conséquences qu’entraîne l’une ou l’autre de ces options.

I. L. — Les services de renseignement pakistanais, l’ISI, sont connus pour mener un double jeu, vis-à-vis des talibans et de la coalition internationale déployée en Afghanistan. N’est-il

pas problématique de coopérer avec un service qui conduit une action aussi équivoque ?

E. C. M. — Je ne poserai pas la question de cette manière. Le Pakistan fait face à une grave menace terroriste intérieure ; il est le théâtre de nombreux attentats (plus de 200 en 2009 émanant de talibans pakistanais et de divers groupes sectaires). Historiquement, des groupes djihadistes ont été utilisés dans la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan et pour exercer une pression sur l’Inde à propos du Cachemire. La tentation de cette instrumentalisation existe encore. Mais aujourd’hui certains de ces groupes (notamment les talibans pakistanais ou des groupes sectaires, comme le Lashkar-e-Jhangvi) ont déclaré la guerre à l’Etat pakistanais. Celui-ci a donc besoin de la coopération internationale pour se défendre. De même que nous avons besoin du concours des Pakistanais pour lutter contre les mouvements (comme le réseau Haqqani) qui, depuis les zones tribales, s’infiltrent en Afghanistan et lancent des attaques contre les troupes de la coalition et les forces de sécurité afghanes. Certains, au Pakistan, peuvent croire qu’il est possible de lutter contre les uns et de continuer à instrumentaliser les autres. L’évolution récente, depuis 2007, montre que ce genre de calcul est de plus en plus hasardeux. En toute lucidité et sans naïveté, nous devons nous aider mutuellement et amener les Pakistanais à changer leur vision des choses.

I. L. — Le Pakistan représente-t-il une menace ?

E. C. M. — Une déstabilisation du Pakistan constituerait une grave menace pour la stabilité régionale et la sécurité internationale. Ce n’est dans l’intérêt de personne. C’est pourquoi il faut aussi prendre en compte les préoccupations du Pakistan dont la cohésion nationale est incertaine (c’est l’islam seul qui unit les différentes ethnies qui le composent) et dont les frontières ne sont pas définitivement stabilisées et reconnues par tous. Le paradoxe de ce pays tient à la coexistence d’une armée très puissante qui occupe une place centrale dans l’Etat et d’une vie démocratique profondément enracinée (partis, médias, juristes). Les deux entretiennent une relation compliquée et souvent heurtée. Ce pays, dont les bases sont si incertaines, veut être reconnu comme un acteur à part entière dans les affaires régionales. Le règlement du problème afghan ne se fera pas sans lui ni a fortiori contre lui, compte tenu de ce que sont l’histoire et la géographie. La menace terroriste existe, mais l’armée et les acteurs de la vie démocratique ne laisseront pas le Pakistan glisser dans l’anarchie. On spécule sur le risque de voir les capacités nucléaires militaires tomber dans des mains extrémistes. Ne mésestimons pas le sens des responsabilités des dirigeants pakistanais, civils et militaires. Ils savent que le statut international auquel ils aspirent est directement lié à leur capacité a` exercer le plein contrôle d’un tel instrument de puissance.

I. L. — Les Etats-Unis cherchent une porte de sortie honorable en Irak et en Afghanistan. Ce type de conflit n’est-il pas voué à disparaître ?

E. C. M. — Ces deux situations n’ont pas la même origine : l’intervention américaine en Irak était une guerre de choix, fondée sur des motifs erronés ; l’intervention de la coalition en Afghanistan, légitimée par les Nations unies, était une guerre de nécessite, en riposte à l’attaque du 11 Septembre commise par Al-Qaïda — laquelle était hébergée et soutenue par le régime des talibans. Mais, dans les deux cas, une fois qu’un régime est renversé, il faut reconstruire un nouvel Etat sur d’autres bases, plus démocratiques, que les précédentes. Il faut, aussi, que cet Etat soit en mesure de répondre aux aspirations élémentaires de la population. Le processus est en bonne voie en Irak, même si les terroristes n’ont pas désarmé et que les tensions entre les différentes composantes de la population demeurent fortes. En Afghanistan, l’insurrection — qui sévit essentiellement chez les Pachtouns—refuse encore les institutions démocratiques, préfère la lutte armée et n’a pas rompu avec Al-Qaïda. Intervenir dans des pays aussi compliqués que l’Irak ou l’Afghanistan n’est pas une partie de plaisir. Il faut avoir une stratégie politique, et pas seulement militaire, être prêt à un effort durable, dans la mesure où les adversaires locaux ont une endurance plus forte que nos démocraties occidentales ; et se fixer des objectifs réalistes. Si un pays devient une source de déstabilisation pour la sécurité´internationale, doit-on rester les bras croisés ? Non, car il est vain de croire qu’on peut ériger une digue, laisser les situations pourrir en vase clos et s’en désintéresser. Tôt ou tard, le problème nous revient en boomerang. C’est ce qui s’était passé en Afghanistan dans les années 1990 — on a vu le résultat — et en Somalie à partir de 1993. Voyez comment les choses ont évolué´ : on est à nouveau obligé de se préoccuper de cette région ou` un mouvement islamiste extrémiste, le Shebab al Islami, vient de faire allégeance à Al-Qaïda, et où prospère la piraterie.

I. L. — Considérez-vous la Russie de Poutine, qui a mené une guerre contre la Ge´orgie et manifeste sa nostalgie de l’empire, comme un pays dangereux ?

E. C. M. — La Russie a connu au cours des vingt dernières années des bouleversements d’une ampleur considérable qu’on a du mal à se représenter lorsqu’on les observe à partir de l’Europe occidentale, et qu’il faut garder en tête dès qu’on porte un jugement. Les Russes ont vu leur pays, qui fut pendant quarante ans l’une des deux superpuissances, reculer sur tous les plans en termes de territoire, de puissance et de prestige, sans parler de l’effondrement de la démographie. Le mérite de Poutine, à leurs yeux, est d’avoir en partie effacé cette humiliation et fait de la Russie un pays qui compte de nouveau et qui, avec le pétrole et le gaz, dispose d’un formidable levier. Notre intérêt — celui de la France et de l’Union européenne —, c’est que Moscou concilie sa fierté retrouvée avec un comportement responsable et conforme au droit international. Pour des raisons historiques et géographiques, la Russie ne peut pas considérer ses voisins, qui firent partie de son empire pendant des siècles, comme elle voit les pays d’Europe occidentale. Mais l’ancienneté et l’étroitesse de ces liens — humains, économiques, culturels — ne sauraient justifier le retour à la doctrine soviétique dite de « souveraineté limitée». Il faut donc allier fermeté sur les principes, dialogue et coopération. C’est ce qu’a fait avec succès le président de la République pendant la crise russo-géorgienne en août 2008. Ostraciser la Russie ne fera pas avancer les choses ; au contraire, cela entretiendra ses tendances obsidionales. Elle n’est pas notre ennemie. Nous voulons qu’elle soit un partenaire, qu’elle partage nos valeurs et qu’elle participe pleinement à la résolution des nombreux problèmes sécuritaires qui nous assaillent, qu’il s’agisse de la prolifération, du terrorisme, de la piraterie ou du crime organisé.

I. L. — La DGSE collabore-t-elle avec le FSB ?

E. C. M. — Un service comme le nôtre doit travailler avec tout le monde. Il est vrai que nos relations sont plus étroites avec certains services qu’avec d’autres. S’agissant des Russes, nous ne sommes pas nécessairement d’accord avec eux, mais nous nous parlons. Si nous voulons que la Russie contribue à lutter contre les menaces, il faut bien qu’il y ait dialogue et, dans la mesure du possible, coopération entre services de renseignement. Quand les relations diplomatiques sont au plus bas, comment parvient-on à renouer le dialogue ? Comment fait-on passer l’idée que tel pays veut dire telle chose à tel autre ? Nous sommes une indispensable courroie de transmission.

I. L. — Face aux nouvelles menaces, privilégiez-vous le renseignement humain ou la technique ?

E. C. M. — La lutte contre ces nouvelles menaces requiert plus que jamais une mise en synergie de tous les types de capteurs qui doivent se renforcer mutuellement. Concrètement cela veut dire, par exemple, que, à partir d’un renseignement humain, on peut avoir accès à des identifiants techniques, lesquels nous permettent de remonter vers un réseau de communication entre des individus qui sont autant de pistes nouvelles pour le renseignement humain. C’est un processus itératif. C’est un travail de dentellière qui requiert une extrême précision et un dosage savant. Mais quelles que soient l’évolution de la menace et la sophistication des technologies, nous ne faisons jamais l’impasse sur le renseignement humain. Sinon, nous irions au-devant de graves difficultés. Le mode de fonctionnement de la DGSE est assez atypique. Je ne vois guère que les Allemands qui soient organisés de la même manière. Nous sommes un service intégré, qui réunit à la fois la partie technique, les capacités d’analyse et les opérations plus offensives. Les Britanniques, pour lesquels j’ai le plus grand respect, ont trois agences différentes : une agence technique qui travaille pour tout le monde ; un service de renseignement extérieur qui collecte l’information ; et un service d’analyse qui mouline le tout. Plus, bien sûr, un service intérieur. C’est un modèle qui marche bien, mais qui est plus vorace que le nôtre en hommes et en argent. Le système français permet une meilleure coordination et une efficacité accrue. En gros, nous sommes capables de mobiliser l’ensemble de nos équipes sur un thème donné et de traiter tous les aspects d’un dossier, y compris l’analyse. C’est une autre façon de faire du renseignement.

I. L. — Quels sont les services les plus performants ? A quel niveau se situe la France ?

E. C. M. — Comparer la CIA avec les services de renseignement des pays européens, c’est comparer le mammouth et la gazelle! Incontestablement, ce sont les Américains qui possèdent la plus grande capacité de renseignement en Occident, avec une communauté du renseignement qui compte 16 agences — auxquelles il convient d’ajouter l’Office du DNI (directeur du renseignement national) — et plus de 100 000 personnes. Si l’on descend d’un cran, on trouve des services comme le SIS britannique (4) qui a une compétence remarquable et ancienne en matière de renseignement humain ou le BND (5) qui est, comme je l’ai dit, une agence intégrée comme la DGSE. Il arrive aussi que de « petits » services enregistrent de très bons résultats sur leurs zones de compétence. C’est le cas dans les pays du Nord, en particulier en Suède.

I. L. — Vous ne citez pas les Israéliens…

E. C. M. — Effectivement. Le Mossad est un service très puissant, mais il s’occupe en priorité de la défense d’Israël dans son environnement régional. Il a une vocation moins universelle que les services d’Etats qui, comme la France ou le Royaume-Uni, sont conduits, pour des raisons historiques et parce qu’ils assument des responsabilités globales (notamment en tant que membres permanents du Conseil de sécurité), à s’intéresser à de nombreuses régions du monde et à toutes sortes de menaces transversales.

I. L. — La coopération avec les services américains est-elle plus facile depuis que la France a réintégré l’Otan ?

E. C. M. — Le retour dans l’Otan n’est qu’un élément parmi d’autres. On a travaillé, on travaille, on travaillera avec les Américains. Vous savez, dans le domaine du renseignement, la vraie coopération n’est pas multilatérale mais bilatérale. En opérations, nous avons toujours coopéré étroitement avec les Américains ; nous luttons contre les mêmes menaces et poursuivons les mêmes objectifs. Avant la réintégration de la France dans l’Otan, les Américains étaient déjà nos principaux partenaires…

I. L. — Quelles sont les forces et les faiblesses des renseignements extérieurs français ?

E. C. M. — Notre atout majeur — je l’ai souligné —, c’est notre structure intégrée. Je ne sais pas s’il existe un génie français mais, en tout cas, cette forme d’organisation convient à notre ambition. Nous ne pouvons évidemment pas rivaliser avec la CIA en termes de moyens. Mais nous sommes un vieux pays, qui a tissé de multiples réseaux et qui possède des intérêts un peu partout dans le monde. Le fait que nous soyons rattachés au ministère de la Défense nous procure, en outre, un soutien permanent. Les armées nous aident ; nous sommes présents sur tous les théâtres d’opérations. Nous pouvons compter sur une vraie famille qui pèse au niveau des capacités, des compétences et des finances.

I. L. — Et les faiblesses ?

E. C. M. — On peut toujours se plaindre de l’insuffisance des moyens par rapport à l’immensité de la tâche et à la multiplicité des menaces à traiter. Bien que le Livre blanc ait fait du renseignement extérieur une priorité, il faut améliorer sans cesse notre organisation et notre efficacité. Notre principale faiblesse — consubstantielle à tout service de renseignement — c’est notre méfiance naturelle. Nous cherchons à recruter des agents qui fassent preuve, dans leur travail, de retenue et de discrétion. Mais parfois nous n’avons pas le choix : certaines langues sont difficiles à trouver sur le marché ou ne sont pratiquées que par des personnes qui ne présentent pas toutes les qualités requises. Dans ce cas, il faut faire des compromis.

I. L. — L’action clandestine s’est-elle remise de l’affaire du Rainbow Warrior (6) ? Les méthodes françaises, notamment en Afghanistan, paraissent plus discrètes et plus hésitantes que celles des Américains…

E. C. M. — Il est évident que le Rainbow Warrior a créé un profond traumatisme dans la Maison. Pour autant, ce malheureux épisode n’a pas annihilé notre capacité d’action, même s’il nous a obligés à nous réadapter et à nous réorganiser. Dans l’action clandestine, chaque pays se forge sa propre philosophie et adopte ses propres règles d’engagement. Après le Rainbow Warrior, nous avons conservé nos capacités, mais nous les utilisons de manière un peu différente.

I. L. — Quelles sont les grandes figures du renseignement dont vous vous inspirez ?

E. C. M. — A` vrai dire, c’est une question que je ne me suis jamais posée. Je ne suis pas venu ici pour le mythe. Le renseignement qui compte est celui d’aujourd’hui ou de demain. Pas celui d’hier. Bien sûr, il y a eu des héros de la guerre, comme le colonel Passy, qui ont marqué l’Histoire et accompli des exploits extraordinaires. Mais je ne m’en inspire pas. Nous sommes dans un autre monde ; nous travaillons dans un autre cadre. Mon seul objectif, c’est de faire en sorte que le service se développe, fournisse en temps et en heure le renseignement nécessaire au gouvernement et l’aide à prendre les bonnes décisions.

I. L. — Quel bilan aimeriez-vous laisser derrière vous le jour où vous quitterez la DGSE ?

E. C. M.—Cela dépendra beaucoup du temps que je passerai à la tête de ce service. Mais si je devais anticiper un bilan — exercice pour le moins difficile —, ce serait comme une fusée à trois étages : d’abord, je voudrais avoir répondu au mieux aux attentes des autorités politiques françaises et leur avoir fourni le renseignement et, dans certains cas, l’action dont elles auront eu besoin pour lutter contre les principales menaces dont nous avons parlé. En d’autres termes, par rapport à la feuille de route qui m’a été donnée, avoir eu à dire le moins souvent possible : « je ne sais pas » ou « je ne peux pas ». Ensuite — deuxième étage —, je souhaiterais que la DGSE soit reconnue par ses partenaires nationaux et étrangers comme un service professionnel, efficace et fiable. Dans ce milieu du renseignement, comme dans bien d’autres, la reconnaissance par les pairs ne va pas de soi, mais elle est un indicateur qui ne trompe jamais. Enfin — le troisième étage mais pas le moins important —, j’aimerais que le personnel de cette Maison soit non seulement le plus apte et le plus adapté aux missions qui lui sont confiées, mais aussi qu’il en soit fier et heureux, même si la DGSE est l’un des endroits dans l’Etat où les gens travaillent le plus dans l’ombre et dans l’humilité.

I. L. — Etes-vous nostalgique de la période Alexandre de Marenches (7), de ces temps où les directeurs de la DGSE ne dédaignaient pas la géopolitique ?

E. C. M. — Je suis nostalgique de l’époque Marenches dans la mesure où j’ai récupéré ses canapés pour en faire un petit salon ! Plus sérieusement, je suis plus un homme de terrain qu’un homme de concepts. Et plus un manager qu’un politique. Avec les équipes restreintes dont nous disposons, il faut bien cibler notre domaine d’intervention et se garder d’empiéter sur celui d’autrui. Il existe des gens dont c’est la vocation de penser la politique étrangère. Nous, notre mission, c’est la collecte du renseignement, l’influence et l’action. Et pour pouvoir la remplir correctement, il faut que nous nous concentrions sur notre cœur de métier.

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* Directeur de la DGSE depuis octobre 2008.

** Responsable des questions de défense et de stratégie au Figaro.

(1) Le Conseil national du renseignement (CNR) définit les grandes orientations et fixe les priorités assignées aux six services de renseignement français : la DGSE ; la DRM (Direction du renseignement militaire) qui traite le renseignement d’intérêt militaire et opérationnel ; la DPSD (Direction de la protection et de la sécurité de la défense) qui veille à la sécurité des informations et du personnel relevant de la défense nationale ; la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur), issue de la fusion de la DST et des RG ; la DNRED (Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières et financières) qui dépend du ministère de l’Intérieur ; enfin, le TRACFIN, service s’occupant des circuits financiers clandestins et de´pendant du ministère du Budget. Le CNR est anime´ par un coordonnateur national, l’ambassadeur Bernard Bajolet, placé sous l’autorité du président de la République.

(2) Le Komintern, ou IIIe Internationale, a été créé à Moscou en 1919. Il regroupait les partis communistes ayant rompu avec les socialistes de la IIe Internationale.

(3) L’existence d’un nouveau site d’enrichissement d’uranium près de la ville de Qom, qui n’avait pas été déclaré par les Iraniens, a été rendue publique en septembre 2009. Ce programme secret, qui rassemblerait environ 3 000 centrifugeuses, était réalisé depuis des années en violation des engagements internationaux de l’Iran et des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

(4) SIS : Secret Intelligence Service ou MI6.

(5) BND : Service fédéral du gouvernement allemand.

(6) En 1985, un navire de Greenpeace, le Rainbow Warrior, est coulé par des agents de la DGSE alors qu’il se dirigeait vers Mururoa pour protester contre les essais nucléaires français.

(7) Alexandre de Marenches a dirigé le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), le prédécesseur de la DGSE, entre 1970 et 1981.

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