La Direction générale de la sécurité extérieure ouvre ses portes. Plus qu'ailleurs, il faut suivre le précepte cartésien et faire "table rase" des préjugés et connaissances supposées qui entourent le travail des services secrets. La DGSE n'infirme ni ne confirme ce qui se dit sur elle. Les seules représentations que l'on puisse en avoir sont bien éloignées de la réalité. Exit James Bond. Si les services de renseignement extérieurs sont composés d'hommes et de femmes remarquables par leur intelligence, leur psychologie et leur adresse, ils ne sont pas des "surhommes" entraînés à piloter un avion de chasse en smoking. Et leur mission ne le leur demande pas.
La raison d'être de la DGSE est le renseignement qu'elle fournit aux plus hautes autorités de l'Etat, seules habilitées à le recevoir et à le solliciter. Ces renseignements concernent la sécurité du pays et constituent donc un outil pour la décision politique. Et lorsque la DGSE parle de renseignement, il ne s'agit pas d'informations provenant de sources "ouvertes", mais d'éléments de connaissance délibérément non divulgués. Les renseignements intéressant la DGSE ne sont pas des informations au sens commun du terme, « ce sont les 5 à 10 % qui restent inaccessibles », explique-ton. Ils ne s'obtiennent donc pas par des moyens classiques. Autre paramètre : les renseignements recherchés par la DGSE se trouvent hors du territoire national. Mais parce qu'il intéressent la sécurité nationale, ils sont recherchés par des voies détournées, utilisées lorsque les autres moyens de l'Etat ne garantissent pas un niveau de connaissance suffisant aux autorités françaises.
La recherche et l'action clandestines font de la DGSE "le" service spécial français. Le secret et l'extra-territorialité caractérisent la DGSE. « La clandestinité modèle toute notre façon de travailler », explique un ancien "officier traitant" en poste, c'est-à-dire agent secret en service à l'extérieur. À la DGSE, on vous parle tranquillement, d'un propos mesuré et posé, sans inquiétude. Car ici, on maîtrise l'art de s'adapter à son interlocuteur, de ne rien laisser paraître de sa vraie nature. Mais même conscient du lieu où l'on se trouve, des personnes à qui l'on s'adresse, on devine dans le regard de ces hommes une acuité particulière, une finesse d'intellect qui trouble l'aspect de quidam. L'agent secret est un homme capable de mobiliser sa parfaite connaissance du milieu extérieur pour s'y comporter avec naturel, pour noyer sa véritable activité dans le flot du quotidien. La culture, le respect des us et coutumes locaux sont le "camouflage" de l'officier traitant. Pourtant, parallèlement à cette vie ordinaire, il s'efforce d'accéder à un renseignement qui s'avèrera peut-être décisif pour la sécurité nationale.
Le renseignement intéressant la DGSE se situe hors du territoire national
L'action clandestine des hommes et des femmes de la DGSE est ce que le genre fantastique est à la littérature une brèche inattendue et invisible dans le déroulement banal du quotidien. Cet esprit de travail imprime son sceau sur l'ensemble du personnel, qu'il soit chargé du renseignement technique, humain ou opérationnel. La DGSE est composée à 70 % de fonctionnaires civils et à 30 % de militaires. 25 % sont des femmes. Bien qu'ils participent tous à la sécurité de l'État, leurs actions restent secrètes pour la plupart de leurs collègues, de leur famille, de leurs amis. Que l'un d'entre eux concoure à empêcher un attentat, il n'en retirera pas une publicité gratifiante. « Il faut savoir se passer de reconnaissance, pourtant une demande majeure de notre société. La compensation réside dans la force intérieure que l'on acquiert au cours des expériences vécues. » Héros anonymes pour leur propre sécurité et celle de la collectivité, les agents de la DGSE sont animés par un fort sentiment du service rendu à l'État.
La DGSE s'est adaptée à l'évolution du monde. Afin d'optimiser sa couverture mondiale, elle a récemment développé une organisation adaptée à l'intervention en zone de crise et aux nouvelles menaces. «C'est une demande très forte de l'État, explique-t- on. Le travail dans la clandestinité permet de maintenir une présence dans les "zones grises ", là où les canaux diplomatiques ne peuvent plus être utilisés, et ainsi de prévenir les dangers. [Outre les] secteurs de renseignement qui couvrent des zones géographiques, le Service a, au fur et à mesure de l'apparition de thématiques transversales, créé de nouveaux secteurs prenant en compte les acteurs des nouvelles menaces. Les attentats du 11 septembre 2001 ont justifié cette orientation. »
Autre adaptation: la création d'une Direction de la stratégie au sein de laquelle un groupe d'experts est chargé d'animer le dialogue avec les autorités "clientes" du service. Les échanges entretenus permettent à la DGSE aussi bien de se préparer aux orientations futures de l'Etat que d'attirer, par anticipation, son attention sur les dossiers sensibles. « L'affaire du Rainbow Warrior avait cassé la relation avec les autorités gouvernantes. Aujourd'hui, cette relation est restaurée. » Car au delà du risque personnel encouru par les agents, l'implication politique de l'État est la conséquence la plus grave d'une sortie accidentelle hors de la clandestinité. Le travail sous couverture est périlleux pour l'agent, mais la révélation au grand jour de ses activités le devient pour l'État français.
Les capacités d'action de la DGSE sont bien évidemment dépendantes des budgets qui lui sont accordés. Le budget ordinaire dépend du ministère de la Défense. Il permet notamment de programmer l'acquisition des technologies qui permettront au Service d'investir pour être demain, dans tous les domaines, en mesure de remplir sa mission de renseignement. Équipements de pointe, donc particulièrement coûteux. À ce budget s'ajoute une partie des "fonds spéciaux".
Budget donc, travail, culture et contacts, l'univers entier de la DGSE est imprégné du secret. Et à l'opposé des clichés "barbouzards", le renseignement extérieur s'affirme comme un art exercé par des professionnels hors du commun.