Analyse et combinaison des moyens (partie 1)
La DGSE est avant tout un organisme de recherche appliquée au domaine politique et sécuritaire extérieur. À travers les documents qu'elle produit et sa participation au processus de décision en matière de politique extérieure, la DGSE apporte une vision différente de la compréhension du monde. Elle enrichit un débat qui s'alimente des analyses diplomatiques, stratégiques, etc. réalisées par d'autres experts. Le canal de la DGSE est celui de l'objectivité, du fait brut livré sans complaisance. Si l'analyse y est moins importante, c'est pour préserver au renseignement la fraîcheur d'une absence d'interprétation. Mais quelle que soit l'origine de la demande, la réponse à la question posée aux hommes de la "piscine" devra être trouvée, et cela, hors du territoire.
Les barrières pouvant s'opposer à l'obtention d'un renseignement résident dans l'équilibre "intérêt-risque-difficulté". Intérêt pour l'Etat, risque diplomatique et, pour les agents, difficulté de parvenir au but en dépit des moyens. C'est l'État qui décide de l'effort qu'il est prêt à consentir. Les parties du monde où la DGSE est la plus présente sont naturellement d'abord les zones historiques d'intérêt français. Ses agents sont donc prioritairement actifs en Afrique, dans le monde arabe, en Europe centrale et balkanique ainsi qu'en Asie. Depuis quelques années cependant, la demande des autorités mandataires de la DGSE et ses propres préoccupations se sont conjuguées pour couvrir de manière plus intensive les zones de crises et les nouveaux espaces de non-droit qui leur sont souvent associés. Au Pakistan et en Afghanistan par exemple, « le but est toujours d'apporter la plus-value que les moyens de la DGSE lui permettent », explique-t-on. L'investissement de la DGSE en Asie centrale et dans le Caucase participe de la même logique. Le Centre de situation, créé en 2001, manifeste clairement cette évolution. Dédié au traitement des crises en temps réel, il regroupe toutes les sources d'informations possibles, externes comme internes et permet au directeur général de piloter, en direct si nécessaire, la manoeuvre de recherche et de production de renseignement du service.
La DGSE gère également en continu son réseau et sa présence dans l'espace mondial. Si le temps de crise exige qu'elle resserre son dispositif, les périodes de paix lui permettent d'élargir la gamme de ses sources et de sa couverture. Sa direction du renseignement se compose de secteurs consacrés à des zones géographiques ou attachés à des problématiques sécuritaires transfrontalières : monde arabe, Afrique, Europe, Asie, Amérique, prolifération, terrorisme, criminalité organisée et contre-espionnage.
Le traitement d'un renseignement, réalisé à Paris, est directement dépendant de la méthode utilisée pour son obtention. Il existe quatre grandes catégories de renseignement, obtenu par la recherche humaine, technique, opérationnelle ou via une coopération entre services. Chacun de ces moyens possédant avantages et inconvénients. À côté des contraintes liées aux coûts, le choix est fonction des circonstances et de l'environnement. Suivant son origine en effet, le renseignement est plus ou moins "brut" et entouré d'éléments précisant son origine, le cadre dans lequel il s'inscrit. On parle de "contexte" du renseignement.
Ainsi, à la DGSE, préfère-t-on agir par "combinaison de moyens" pour les recouper et les valider. Les quatre canaux précités se croisent, se confirment, se complètent et se vérifient comme les éléments d'un puzzle, pour finalement produire le renseignement. Les trois premiers sont privilégiés puisqu'ils préservent l'autonomie nationale et déterminent le niveau des coopérations qui pourront être engagées par la DGSE avec ses homologues.
La recherche humaine consiste à "solliciter" une personne ayant accès au renseignement. Evidemment, la chose n'est pas aussi simple qu'un bref échange "question-réponse". Le travail de recrutement d'une source est lent, répétitif, insistant, et éminemment subtil. Il met en jeu toutes les qualités de l'officier traitant (OT) qui doit faire preuve d'une finesse psychologique acérée dans son approche. L'aboutissement de cette démarche étant le recrutement. Mais encore aura-t-il fallu auparavant déterminer la meilleure source potentielle.
Ce travail est réalisé en coordination avec la Centrale, à Paris, pour lequel un analyste spécialisé dans le secteur (géographique ou thématique) et un "officier recherche" vont guider l'officier traitant dans son travail. C'est l'analyste qui détermine la "structure utile" à laquelle va devoir s'intéresser l'agent secret en poste dans le pays étranger. Cette opération effectuée, une étude dite "d'environnement" apportera des informations complémentaires à l'officier traitant pour réaliser son approche. La recherche humaine est relativement peu coûteuse et apporte les éléments contextuels du renseignement. Mais elle expose l'OT aux services de contre-espionnage adverses et reste dépendante de la fiabilité de la source. Le risque est donc important car il s'agit ni plus ni moins que d'amener une personne à transgresser une limite en coopérant avec un service étranger.
La recherche opérationnelle, en revanche, ne s'attache pas à un matériel "humain". Elle consiste à récupérer un document ou à piéger un système de communication. Elle oblige à l'intervention de spécialistes de l'action, rompus à la discrétion et aux technologies impliquées. La recherche opérationnelle récupère un renseignement à l'insu de son détenteur. Comme le renseignement humain, cette voie est également "bon marché" et présente l'avantage de ne pas poser de problème de fiabilité. Cependant, le risque est Là encore très important si l'opération est découverte. La principale caractéristique de ce moyen réside dans le caractère brut du renseignement obtenu.
Troisième moyen, le plus lourd en termes d'investissement : le renseignement par moyens techniques. Cette technique est désormais maîtrisée par certains pays dont la France. L'entrée dans une ère informationnelle rend obligatoire l'utilisation de tels outils, notamment depuis l'accroissement des communications transitant dans l'atmosphère. Faisceaux satellites, téléphonie mobile : bien qu'invisibles, ces signaux électromagnétiques circulant dans l'espace peuvent être interceptés. Pas de paranoïa cependant, les communications téléphoniques et l'Internet de monsieur Tout-le-monde n'intéressent pas la DGSE. Les interceptions sont réalisées dans le cadre de la loi. Bien que faite sans publicité, l'implantation des antennes est visible de tous. Aux signaux électromagnétiques s'ajoute l'observation optique. Les satellites Hélios ( .) apportent à la DGSE, comme à la Direction du renseignement militaire (DRM), une capacité d'observation depuis l'espace, notamment utile dans la lutte contre la prolifération. L'ensemble de ces moyens recouvre des savoir-faire de très haute technicité (cryptologie, traitement du signal. Etc.). Caractéristiques de ce renseignement: il est fiable, peut être constamment sollicité et ne présente pas de risque. Les systèmes qu'il implique sont cependant particulièrement onéreux et le renseignement obtenu est "brut", extrait de son contexte.
Analyse et combinaison des moyens (partie 2)
Coopération, recherche humaine, technique et opérationnelle vont devoir être orchestrées. C'est le rôle d'un spécialiste : l'analyste. Pour illustrer son travail, l'Afghanistan, zone du monde encore au coeur de l'actualité, est un exemple pertinent. L'analyste dispose des quatre moyens de recherche qu'il combine pour recouper un renseignement, affiner, synthétiser les données qui lui parviennent et réorienter chaque capteur. À cet échelon comme à tous les autres niveaux, l'objectivité est la qualité qu'il s'agit de préserver.
« On ne défend pas de thèse, notre travail est le recueil du renseignement. Nous sommes chargés d'informer les autorités, pas d'exprimer une opinion, insiste-t-on. On commence à être mauvais quand on a des a priori.»
Ainsi, dans le choix des sources, dans le travail de l'officier traitant et celui de l'analyste favorise-t-on la dimension technique et non "politique" des contacts. Au sein de son secteur, l'analyste spécialisé en contre-terrorisme aura pour objectif premier de rechercher le niveau de menace présenté par un groupe: « Comment il se compose, se recompose, ses rapports avec le pouvoir en place, sur quoi il s'appuie: la population, un Etat étranger, une organisation. » Ses liens et connexions sont épiés: « Sont-ils tribaux, familiaux ? »,
« L'analyste doit aller au- delà des apparences. Nous savons, par exemple, que des Afghans négocient le départ de ressortissants arabes qu'ils détiennent. Numériquement, qu'est-ce que cela représente ? Où vont-ils ? Qui finance ? Comment identifier et arrêter ces hommes ?»
Sous l'orientation de l'analyste, l'officier en poste agit comme un capteur humain qui balaye les structures, cherche celle qui sera utile, s'attarde sur certaines, se concentre sur d'autres. Une synergie s'instaure entre l'analyste et le poste à l'étranger. Elle s'alimente d'un dialogue constant et régulier entre les deux agents. Dans sa recherche, l'analyste exprime des besoins. Chaque direction spécialisée est ensuite responsable de son travail, qu'il soit technique, opérationnel ou humain. « Mais une bonne connaissance de la chaîne permet de savoir ce qui est faisable », ajoute un chef de secteur. L'analyse ne consiste pourtant pas seulement à télécommander les actions depuis Paris. « Régulièrement, l'analyste va sentir le terrain, clandestinement lui aussi. Comment cerner tel contact sans le rencontrer ? Comment comprendre la vie à Kaboul ? Se rendre sur place est indispensable », ajoute-t-on.
Si initialement l'analyste n'est pas un expert du sujet qu'il traite, son absence de préjugé favorise son travail. Et il devient rapidement un grand connaisseur de la zone en charge. Les analystes ont par ailleurs un profil de haut niveau et, comme toute personne travaillant à la DGSE, une personnalité apte aux contraintes de ce milieu. En fin de compte, le produit rédigé sera "démarqué" avant d'être transmis. C'est-à-dire que toute indication pouvant dévoiler l'origine ou la nature du contact ayant permis sa collecte sera effacée. La démarcation est l'indispensable gage qui préserve les sources, les officiers traitants et la continuité d'un moyen technique.
Dernière étape de la circulation du renseignement : ses destinataires. L'interface avec les très hautes autorités de l'État est assurée par la Direction de la Stratégie de la DGSE, créée en 1989. Le type de demandes émises par les décideurs politiques peut aller de l'orientation générale au renseignement très précis, en passant par des éléments contextuels utiles à une administration. Dans tous les cas, « nous veillons à l'adaptation de la forme de notre production aux besoins du destinataire ».
Ainsi, la Direction de la Stratégie est la fenêtre qui donne à la DGSE une ouverture hors de son propre univers. « Notre démarche s'efforce d'optimiser l'utilisation du renseignement. Celui-ci sera d'autant mieux perçu qu'il sera utile et convaincant », ajoute le directeur de la stratégie. « Et en sens inverse, nous sommes aussi là pour rappeler de temps à autre que la DGSE ne peut pas être omnisciente ».