Au sein de ce qu'il est convenu d'appeler la "communauté française du renseignement", la DGSE se voit confier la responsabilité du renseignement extérieur, ainsi que, comme le précise son décret fondateur [1], "toute action qui lui serait confiée par le gouvernement".
Posons d'emblée, et sans modestie, que jamais cette responsabilité n'est apparue aussi lourde qu'aujourd'hui.
Il est banal de rappeler qu'au système bipolaire, largement étatique et prévisible, de la guerre froide, réservant au renseignement un rôle finalement plus romanesque que stratégique, s'est substitué un univers aléatoire, où le danger émane d'abord d'acteurs clandestins, exploitant à merveille les failles de la globalisation, pour tenter d'en arrêter ou modifier le cours.
Dans ce contexte, le renseignement s'est installé -sans que l'on y prête véritablement attention- en première ligne de la défense du pays.
La nature désormais dissimulée des principales menaces - terrorisme, prolifération - impose, en effet, qu'il y soit riposté de la même manière. De même, l'origine lointaine de ces périls, nés au coeur de sanctuaires reculés ou de régimes hermétiques, les crises récurrentes qu'ils génèrent ou attisent, le recours répété à des forces internationales pour les conjurer, tout exige qu'un pays comme la France, membre permanent du Conseil de sécurité, dont 15 000 militaires opèrent à l'étranger, dispose d'un outil lui permettant "d'aller voir sur place" ce qui s'y passe, par elle-même, en temps réel, et au delà du miroir des apparences.
Car c'est cela le renseignement extérieur : la part occultée des agissements, structures ou événements, dont la connaissance est indispensable à la sécurité préventive de la France.
Si l'on y ajoute le poids d'engagements africains, historiques mais prégnants, ainsi que d'autres missions qu'il n'est pas loisible d'évoquer ici, on comprend qu'un service à vocation généraliste, comme la DGSE, n'échappe pas à un certain empilement des priorités, sans doute regrettable, mais certainement inévitable dans le monde dangereux et éclaté qui est le nôtre.
Comment y fait-elle face ?
1. D'abord, avec les capacités que la collectivité nationale veut bien lui allouer, lesquelles ne sont ni négligeables ni démesurées : des effectifs de l'ordre de 4300 personnes [2] et des crédits qui, selon les critères de la LOLF, dépassent 450 millions d'euros, les uns et les autres très inférieurs aux moyens gigantesques des Etats-Unis, cela va de soi, mais aussi sensiblement moindres, à périmètre égal, que ceux du Royaume-Uni et même de l'Allemagne, ce qui est moins attendu.
Le Service s'efforce de compenser ce sous-dimensionnement relatif, d'abord par sa polyvalence, qui lui vaut, seul des grands services occidentaux, de réunir en une même main l'ensemble des modes de recueil du renseignement (sources humaines, moyens techniques, missions opérationnelles) et d'en assurer en aval l'exploitation et l'analyse.
2. Cette synergie exceptionnelle se double d'un effort permanent de stricte hiérarchisation des objectifs, plaçant au premier rang le terrorisme d'origine radicale islamique (les effectifs ont été doublés en 3 ans), les foyers de prolifération des armes de destruction massive, ainsi que les crises dans lesquelles sont, ou pourraient être, engagées des forces françaises.
Ce choix impose une très forte concentration des capacités sur un "arc de crise" s'étendant de l'Afrique de l'ouest à l'Asie du sud-est et, plus particulièrement, sur le segment incandescent qui relie aujourd'hui Gaza à Peshawar.
Arc de crise qui, soit dit en passant (mais est-ce un hasard ?), permet de couvrir une bonne partie de la problématique conflictuelle de l'énergie, nouvel axe d'effort pour les décennies à venir.
3. C'est cette même volonté d'ajuster, aussi rationnellement que possible, les moyens aux fins, qui a poussé la DGSE à se rendre à ce qui peut paraître comme une évidence, mais ne l'a pas toujours été pour elle : se plier aux commandes de ses ²clients².
Ce que l'on oublie quand on déplore, un peu mécaniquement, l'insuffisante coordination des services, c'est qu'au delà des orientations annuelles reçues du CIR [3], la DGSE répond chaque semaine, en circuit court, à plusieurs dizaines de requêtes précises, émanant de l'ensemble de l'appareil gouvernemental, auxquelles elle pourvoit à 80 % avec un taux de satisfaction de 70 % [4].
4. C'est, en effet, une autre singularité du Service que d'être rattaché au ministère de la Défense -ce qui souligne opportunément sa dominante sécuritaire-, et d'oeuvrer simultanément au profit de la pluralité des décideurs de notre action extérieure, qui en reçoivent plus de 7 000 diffusions annuelles.
C'est, entre autres, au nom de cette vocation interministérielle que la DGSE se voit déléguer par l'Etat, deux monopoles parmi les plus redoutables qui soient : l'action clandestine et la cryptanalyse.
Ces prérogatives exorbitantes du droit commun font de la DGSE le plus national des outils régaliens, alors que l'armée et la diplomatie inscrivent de plus en plus souvent leurs actions dans un cadre multilatéral.
En effet, si le Service prend toute sa part au développement exponentiel de la coopération internationale en matière de renseignement -développement au demeurant très sous-estimé par les opinions publiques-, son premier devoir est de fournir aux autorités françaises l'évaluation fiable et objective, qu'elles sont en droit d'attendre, hors de toutes manipulations ou pressions extérieures. Evaluation qui, comme l'ont illustré, chacune à leur manière, les crises irakienne et iranienne, conditionne plus que jamais l'autonomie de décision de notre pays en matière de politique extérieure.
5. On touche par là à l'essentiel des défis qu'affronte aujourd'hui un service de renseignement tel que la DGSE : s'adapter, pour le décrypter et le rendre plus sûr, à un monde, dont les tendances lourdes -transparence, individualisme, course technologique- remettent en question, point par point, ses propres postulats : cloisonnement, discrétion, autarcie.
6. Ainsi du dogme de la transparence, dont les principales manifestations -médiatisation et judiciarisation- ne manquent pas de peser sur le fonctionnement du Service.
L'explosion des flux d'informations ouvertes, sur lesquels les dirigeants politiques sont en permanence branchés et dont l'appétit de divulgation va jusqu' à relativiser la notion même de renseignement, a contraint la DGSE à réagir dans trois directions.
En premier lieu, et c'est une excellente chose, en devenant plus réactive : alors que les médias se donnent l'instant pour horizon et que le cycle du renseignement a besoin de la durée pour produire, un tel décalage n'était plus tenable.
En créant un Centre de situation, fonctionnant 7 jours/7 et 24 h/24, accueillant en tant que de besoin des cellules de crise ad hoc, en se dotant d'outils appropriés de suivi de l'Internet, la DGSE a franchi ces dernières années la barrière du temps réel. Elle y excelle d'autant mieux que son dispositif de recherche a pu anticiper le cours des événements, comme ce fut le cas successivement en Afghanistan, puis en Irak.
En deuxième lieu, la DGSE, dont les banques de données et les capacités d'expertise n'ont pas d'équivalent en France, se doit de les exploiter afin de détecter, puis rectifier, dans le déferlement médiatique, les distorsions, délibérées ou non, qui s'avèrent préjudiciables à nos intérêts nationaux .
Enfin, le Service a commencé, il y a trois ans, à communiquer sur ses propres activités, ouvrant progressivement et prudemment ses portes à la curiosité des médias, de façon à éviter que la distance entre les pratiques respectives ne se transforme en gouffre d'incompréhension, avec néanmoins, pour limite infranchissable, les impératifs de sécurité hors desquels un service secret cesse de l'être.
7. La judiciarisation est un fait de société dont il serait ridicule de taire qu'il affecte les services de renseignement.
De plus en plus fréquemment, les archives et les agents de la DGSE sont requis de contribuer à la manifestation de la vérité dans des affaires judiciaires auxquelles le Service n'est aucunement partie, mais à propos desquelles il est supposé "savoir des choses". Avec, pour résultat, de semer le doute chez les personnels quant aux protections juridiques dont leurs missions bénéficient, au moment précis où la communauté nationale n'a jamais autant compté sur elles.
Au point que l'idée vient naturellement à l'esprit de réexaminer le cadre juridique des services de renseignement dans une ²société de transparence².
Ainsi, autant il apparaît justifié que ces services fassent l'objet de contrôles renforcés -la DGSE est soumise depuis 2002 à celui, très strict, d'une commission de vérification de l'utilisation des fonds spéciaux et accueille avec faveur la perspective d'une délégation parlementaire de suivi- , autant il peut sembler légitime de donner, en contrepartie, un fondement juridique plus solide aux activités de ces mêmes services, tant sur le plan de la protection du secret défense que des garanties dues aux agents.
8. Le recrutement de personnels possédant les qualités hors du commun qu'exigent les métiers du renseignement, n'est pas un moindre "challenge".
Pour parler crûment, comment concilier ces besoins avec une société dont les références paraissent s'en écarter ?
N'y suffisent à l'évidence ni le statut de la fonction publique (même affecté de renoncements aussi lourds que le droit de grève ou la syndicalisation), ni la mixité entre civils et militaires (une autre des originalités judicieuses de la DGSE), ni le choix actuel du recrutement par concours (quels que soient les progrès que celui-ci représente par rapport aux dérives de la généralisation antérieure des contrats).
En revanche, la création, cette année, à la DGSE d'une Direction des Ressources Humaines, dirigée par un professionnel recruté hors de l'administration, pour banale qu'elle puis sembler, marque, en fait, un grand pas en avant vers une meilleure maîtrise, à tous les niveaux, de la seule richesse dont dispose le Service : les femmes et les hommes qui le composent.
9. Cette constatation est particulièrement vérifiée dans le domaine du renseignement technique, royaume mystérieux où se déroule, à l'abri des regards, une course technologique sans fin entre le "bouclier" de la sécurité de l'information et le "glaive" des interceptions. Dans cette compétition acharnée, vitale pour la sécurité de notre pays, la DGSE", senior sigint", [5] s'acquitte remarquablement de son rôle de champion national. Au point d'intégrer le petit club très fermé de ceux qui, dans le monde, se reconnaissent réciproquement le plus haut niveau de compétence.
C'est pourquoi elle a pris l'initiative, avec l'accord de ses autorités de tutelle, de mettre ses capacités au service de ses partenaires nationaux -DST et DRM-, afin d'éviter que le contribuable n'ait à payer deux fois la même chose pour des résultats inférieurs.
10. Cette "mutualisation", bien avancée, est un signe parmi d'autres de l'excellent esprit de collaboration pragmatique qui règne actuellement au sein de la communauté française du renseignement et qui s'y traduit par un degré d'ouverture et de coopération dont la mémoire n'a pas le souvenir.
Au demeurant, bon sens et nécessité font loi. Aussi, peut-on être sûr, à tout le moins, que, si une attaque terroriste venait à frapper la France (ce que malheureusement nul ne peut exclure), ce ne serait certainement pas à la suite d'un "cafouillage" ou d'une incompréhension entre services.
11. Sans doute sa nature secrète désigne-t-elle le renseignement comme une victime privilégiée des rumeurs et des clichés.
C'est une frustration pour tous ceux qui le pratiquent corps et âme, que de constater combien ces stéréotypes démentent la réalité. On vient de le dire pour la soi-disant "guerre des services". On pourrait y ajouter les poncifs de la supposée prévalence du renseignement technique sur le renseignement humain ou de l'analyse sur la recherche. Rien n'est évidemment plus absurde, puisque ces couples sont, par définition, complémentaires et que, comme on l'a déjà vu, c'est un des atouts de la DGSE que d'exploiter à fond leurs synergies.
Le renouvellement à 50 % des sources humaines de la DGSE depuis deux ans, effort de recrutement sans précédent, est là pour en attester.
Il est cependant, reconnaissons-le, une autre frustration plus agréable à gérer : c'est celle qui revient à ne pouvoir revendiquer publiquement les succès obtenus : la neutralisation d'un réseau terroriste, une libération d'otages, la prévention d'une attaque contre nos soldats, l'éclairage par un document ou un renseignement clé d'une prise de décision stratégique, la mise en échec d'une ingérence, le démontage d'une influence, etc, etc.....
Autant de résultats dont la fierté n'est pas communicable, mais qui donnent à ceux qui les obtiennent la satisfaction profonde -et de plus en plus rare- de servir leur pays, l'Etat, l'intérêt général, sans affichage ni forfanterie, avec la discrétion qu'impose la tradition, pour ne pas dire la notion, de service public.
[1] En date du 2 avril 1982
[2] Auxquels s’ajoutent les membres du service Action
[3] Comité Interministériel du Renseignement
[4] Résultats de l’enquête annuelle effectuée auprès des destinataires du Service
[5] Autorité nationale responsable du renseignement technique vis à vis de la communauté internationale.