Le Figaro, no. 20162
Le Figaro, mercredi, 27 mai 2009, p. 15
LA CHRONIQUE D'ALAIN-GÉRARD SLAMA
L'avenir européen passe par la défense
Slama, Alain-Gérard
Tandis que de la Corée du Nord procède à un nouveau test nucléaire souterrain, que la guerre d'Afghanistan s'enlise et que s'aggravent les menaces d'escalade au Pakistan et en Iran, le silence de la campagne européenne sur les questions de défense n'a d'égal que l'absence de l'Union sur la scène internationale. Or quels que soient les atouts de a France en termes d'influence internationale - appartenance au conseil de sécurité de l'ONU, puissance nucléaire, deuxième réseau diplomatique mondial après celui des États-Unis -, elle ne peut espérer peser sur la redistribution des cartes qui s'opère de l'Atlantique à l'océan Indien, ni éteindre les foyers d'insécurité qui se développent sur le continent africain, sans passer par l'Europe (1). La réintégration de l'Otan par notre pays restera un leurre, si elle n'a pas pour contrepartie la construction d'un pilier européen autonome.
Le réalisme, dira-t-on, oblige à projeter cette perspective dans un délai lointain. Dans une union à 27, il est peu probable que des positions communes se déterminent avant longtemps. La crise financière, économique, industrielle et sociale réduit les moyens disponibles et accentue les divergences d'intérêts entre les différents partenaires : la Grande-Bretagne regarde de nouveau vers le grand large, l'Allemagne se tourne vers l'Europe centrale et la France s'ouvre à la Méditerranée et vient de se rapprocher du Golfe en installant, à 225 km des rivages de l'Iran, une base militaire dans l'ancienne colonie britannique d'Abu Dhabi.
Si l'on attend la mise en place d'un véritable fédéralisme européen pour envisager que la première puissance économique virtuelle du monde adopte une politique de défense, il est incontestable qu'il faudra attendre longtemps. En revanche, le raisonnement peut être inversé : un projet d'« Eurodéfense » cohérent et concret pourrait devenir, à terme, un moyen réaliste de rapprocher les peuples dans la perception des valeurs qu'ils représentent, face à des tensions appelées à se durcir.
Malraux disait volontiers que l'émergence d'une conscience européenne surgirait du choc provoqué par l'imminence d'un péril extérieur. Le malheur est que ce péril est de plus en plus diversifié et globalisé : outre la montée des nationalismes et des intégrismes qui favorise la prolifération nucléaire et le terrorisme, les questions de l'énergie, de l'environnement, de l'eau, des matières premières, sont autant d'occasions de nouveaux conflits. La perception de ces menaces est confuse, et les opinions publiques sont découragées par leur complexité.
Si pourtant, instruite par la leçon du naufrage américain en Irak, l'Europe ne souhaite pas être entraînée, malgré elle, dans une « guerre de civilisation », l'objectif d'un effort de défense et de sécurité partagé par tous les pays européens qui le peuvent doit être engagé dans le même esprit qui a présidé à la création de l'euro. Actuellement, le fait que l'Union européenne se laisse distancer par les États-Unis d'Amérique et que, d'après les prévisions les plus sérieuses, elle soit vouée à être rattrapée puis dépassée par la Chine, l'Inde, le Brésil, voire la Russie avant 2025, est un symptôme d'échec cuisant. L'Union se laisse dévorer par ses débats institutionnels et ses rivalités nationales, au lieu de s'interroger sur ses capacités de transformer son expérience historique et son poids économique en influence planétaire.
Voilà pourquoi le dernier ouvrage publié par le Conseil économique de la défense qui, depuis six ans, n'a cessé de gagner en crédit et en compétence, apporte, dans l'atonie de la campagne électorale européenne, une contribution dont on ne saurait assez saluer le caractère roboratif. Signé de Philippe Esper, président du CED, Christian de Boissieu, président du Conseil d'analyse économique, Bernard Bigot, haut-commissaire à l'énergie atomique, Michel Scheller, ancien directeur général de l'aviation civile, Yves-Thibault de Silguy, président de Vinci, et préfacé par Romano Prodi, ce rapport propose des solutions qui sonnent vrai et juste. Depuis la recherche jusqu'à l'organisation des marchés aéronautiques, en passant par la coopération en matière de programmes et de moyens industriels, jusqu'à l'organisation des forces opérationnelles, que de chantiers européens peuvent et doivent être ouverts et approfondis !
Un colloque, présidé par le ministre de la Défense Hervé Morin, se tiendra le 13 juin prochain à l'école militaire pour préciser ces pistes. Il devrait sortir de l'ordinaire des incantations et de voeux pieux. Le projet de Communauté européenne de défense avait échoué en 1954 parce qu'il avait mis la charrue avant les boeufs. En 1959, de Gaulle a appelé sans trop y croire à un directoire à trois (États-Unis, Royaume-Uni et France) de l'Alliance atlantique. Avec la
globalisation, un demi-siècle plus tard, la formation d'une défense européenne autonome dans ses fins et dans ses moyens par rapport aux États- Unis devrait cesser d'être une utopie.
(1) Voir le bilan impressionnant de Maurice Vaïsse : « La puissance ou l'influence ? La France dans le monde depuis 1958 », Fayard.
(2) « Eurodéfense. Pour une relance d'une Europe de la défense », Unicomm, à paraître le 8 juin.