Enrico Letta, ancien ministre à la présidence du Gouvernement italien, est intervenu devant les membres du Conseil sur le thème :"Face à la crise, quelle politique industrielle dans les pays européens et dans l’Union Européenne ?"
Enrico Letta, ancien ministre à la Présidence du gouvernement italien, est venu à Paris s'entretenir avec une cinquantaine de membres du Conseil économique de la défense et de personnalités, de dirigeants et responsables des secteurs privé et public, pour présenter son point de vue sur la crise européenne et la politique industrielle dans les pays européens. Il a souligné que la crise européenne était avant tout institutionnelle et politique et que la crise économique n'en était que l'une des conséquences.
Il a plaidé pour la création d'une institution regroupant les ministres du développement économique, de l'industrie et de l'énergie pour faire contrepoids à l'approche trop financière des ministres de l'Eurogroupe. Il a insisté sur l'importance du maintien de la Grèce dans la zone Euro.
Son dialogue avec le Conseil a été articulé autour de deux thèmes, les motivations de la crise, et les actions prioritaires à mettre en œuvre pour une nouvelle politique industrielle.
Les motivations de la crise
Enrico Letta juge que la crise européenne comme politique. La violence, le niveau et la durée des difficultés viennent de l'absence de structures européennes adéquates. Tous les Etats, y compris les Etats-Unis, ont connu une baisse de leur compétitivité. Enrico Letta, chiffres en main, a fait le bilan de l'industrie mondiale entre 2007 et 2011. Il a souligné le recul des pays européens qui ont perdu de leur importance relative parmi les dix premières économies mondiales : l'Allemagne se maintient au quatrième rang même si elle a perdu 1/6 de ses forces, l'Italie et la France perdent trois places et ont perdu 1/3 de leur force. Cependant, malgré la poussée des nouvelles puissances (Chine, Corée du Sud, Brésil et In), l'Europe garde aujourd'hui son rang de première puissance industrielle mondiale.
Après des années de "pensée unique" où on l'a "ringardisé" voire effacé, l'on reparle de politique industrielle. Enrico Letta a invité la salle à lire le discours du 27 mars dernier de Gene Sperling, sur la renaissance de l'industrie américaine, qui, en dix points, énonce les priorités du programme du Président-candidat Obama en matière de renouveau de la politique industrielle américaine. Enrico Letta considère comme une révolution cette manière d'envisager la politique industrielle des Etats-Unis. En Europe, vingt ans après l'Acte unique européen, les champions européens sont encore des champions nationaux. Peu de fusions transfrontalières ont réussi. La crise pousse les pays à renationaliser de nombreux secteurs, en premier lieu les banques et les marchés financiers, afin d'éviter un scénario d'effondrement, comme en Grèce.
La crise touche aussi les politiques de défense, dont on parle peu à cause des opinions publiques qui préfèrent s'intéresser au pouvoir d'achat, aux retraites, … L'Europe est devenue plus faible. Si l'on coupe dans les dépenses de défense, on coupe l'investissement dans l'innovation de longue durée. Et l'Europe perdra de sa compétitivité dans les domaines les plus avancés.
Enrico Letta a développé cinq priorités pour une nouvelle politique industrielle :
- Dans le domaine de la défense et de l'espace, il existe un grand risque de baisse "violente" des budgets, ce qui aura des effets néfastes sur la compétitivité européenne.
- La politique industrielle se doit d'être européenne si elle veut être compétitive. Le marché unique doit aider à bâtir des champions européens réels, et pas seulement nationaux nommés "européens". En termes institutionnels, la Commission européenne a baissé ses ambitions et son rôle depuis quelques années, au profit de l'intergouvernemental. Il en résulte un repli et une régression. Il apparait nécessaire de redonner à la Commission un rôle de leadership et l'élan du passé, car c'est elle qui a la possibilité de faire mettre en œuvre des politiques qui produisent de la croissance. Même si cela ne sera pas facile, compte-tenu des divergences entre Etats sur le rôle que doit tenir la Commission (la France plaide pour plus d'intergouvernemental, alors que l'Italie souhaite un rôle plus fort pour la Commission).
- Il faut durcir notre protection et lutter contre les mesures protectionnistes qui sont érigées, en violation des règles de l'Omc. Il faut agir de manière à ce que les Brics changent leur vision et leur attitude vis-à-vis des puissances occidentales, et réciproquement. Les ambitions du G20 risquent de connaitre des difficultés en raison du resserrement autour du G7-G8, qui exclut nombre de puissances nouvelles.
- Afin de mettre un terme à la crise européenne, il devient impératif que chaque memebre de l'Union européenne crée un grand ministère qui rassemble à la fois les ministères du dévelopement économique, de l'industrie, et de l'énergie. Les grands changements que connait le monde l'énerggie demandent à l'Union européenne d'avoir une politique coordonnée.
- La politique industrielle doit s'appuyer sur des structures européennes et non plus seulement nationales pour que l'Europe conserve son rang. Il faudra veiller à ce que l'Europe soit à la pointe en matière d'éducation. Les politiques nationales ne suffisant plus, un travail à 27 est nécessaire pour faire face à la montée des puissances nouvelles, au-delà de la Chine et de l'Inde par exemple.
La crise impose que le rythme des décisions et évolutions doit être accéléré pour que l'Europe, qui est encore la plus grande région industrielle du monde, garde sa place. IL faut résoudre notre problème de fragmentation vers l'européanisation des structures. Les conséquences ne se feront pas sentir dans cinquante ou vingt ans, mais bien plus tôt (dans cinq ans !). Nous devons traiter un problème politique, institutionnel, économique.
Au cours du débat, Enrico Letta a aussi répondu aux questions des membres du Conseil concernant le rôle de la Commission européenne et des institutions dans la gestion de la crise de l'Euro, la place de la rive Sud de la Méditerranée dans la politique industrielle européenne, ou encore les hypothèses de relance d'une politique industrielle véritablement européenne.