Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche
M. GUERRIER. - Nous n'avons pas fini. Vous rejoignez la salle sous les applaudissements de tout le monde.
(Applaudissements)
J'appelle Mme Michèle ALLIOT-MARIE, ministre de la Défense, et M. Luc FERRY, ministre de l'Éducation nationale.
M. FERRY. - D'un point de vue protocolaire, Mme ALLIOT-MARIE est plus importante que moi, c'est pour cela que je parle en premier, pour répondre à la question de M. GUERRIER.
Madame la Ministre, chère Michèle, Mesdames et Messieurs et chers amis, j'aimerais commencer en vous disant qu'un tel colloque, lorsque j'étais étudiant ici et même lorsque j'étais professeur au début, ici même, eut été probablement à peine imaginable. Il y a des progrès qu'il faut aussi savoir souligner. Associer le monde de l'éducation et le monde de la défense dans un même colloque aurait pu passer presque pour une provocation plus grande que d'associer, à la même époque, le monde de l'école, par exemple, et celui de l'entreprise.
Je crois que cela mérite réflexion parce qu'il faut à la fois nous demander pourquoi ces résistances à la prise en compte dans l'Éducation nationale de l'armée, de la défense, des problématiques de défense, mais aussi pourquoi les progrès accomplis. C'est au fond sur ces deux sujets que j'aimerais vous dire très brièvement quelques mots.
D'abord sur les résistances qui existaient, qui existent encore parfois aujourd'hui, dans le monde intellectuel en général et, en particulier, dans le monde de l'éducation. Je crois qu'une première chose toute simple et que j'ai souvent entendue est liée à une certaine démagogie superficielle. Il est clair que, si vous demandez à des enfants, sans les avoir au préalable un peu préparés à la réflexion sur ces sujets, ce qu'ils préfèrent en termes de moyens mis en place pour défendre, par exemple, plutôt la recherche, l'éducation, la recherche contre le cancer ou la fabrication de chars d'assaut, vous êtes à peu près certains du résultat. Cette démagogie facile continue, malheureusement parfois, de faire des dégâts lorsque l'on essaie d'expliquer aux enfants la réalité et l'importance des problématiques et des enjeux de la défense nationale aujourd'hui.
Au-delà même de cette démagogie très superficielle, il y a quelque chose de plus profond, c'est une longue tradition d'une idéologie pacifiste - je ne dis pas du pacifisme, mais bien d'une idéologie pacifiste - dans le monde intellectuel. On se souvient, il y a encore peu de temps, du fameux "plutôt rouge que mort !" des pacifistes allemands. Je vous rappelle le contexte, mais vous l'avez pour la plupart d'entre vous, certainement, présent à l'esprit. C'est au moment où le chancelier Schmidt, avec beaucoup de courage, avait choisi d'installer les Pershing sur la frontière allemande pour faire pièce aux SS20 soviétiques déployés, depuis longtemps d'ailleurs, en Allemagne de l'Ouest.
À l'époque, une autre formule que je juge plus heureuse avait répondu à celle des pacifistes, c'était la fameuse formule selon laquelle, et celle-là n'est pas fausse, les pacifistes étaient à l'Ouest et les SS20 à l'Est. Je crois que ce débat dont nous nous souvenons tous en disait long, hélas ! sur la capacité de certaines démocraties ou de certaines composantes - soyons plus réalistes et plus nuancés - de l'univers démocratique à renoncer à ses propres valeurs, à leurs propres valeurs, aux valeurs de la défense, notamment des droits de l'Homme et de l'idée républicaine.
Si l'on remonte encore un peu dans le temps et que l'on se souvient des années trente, je pense notamment aux analyses de Raymond Aaron dans Paix et Guerres entre les nations et plus clairement encore dans ses mémoires, il disait au fond cela, en réfléchissant à l'invasion de la Ruhr et à la montée de l'hitlérisme que, au total, il n'était pas certain que l'idéologie pacifiste n'ait pas fait plus de morts que l'idéologie belliciste. Ce paradoxe mérite réflexion encore aujourd'hui et il explique en grande partie les résistances qui, longtemps, ont été celles d'un milieu intellectuel en général et du milieu éducatif en particulier.
Je le disais, les choses ont beaucoup changé, me semble-t-il, en bien parce que nous avons compris, notamment dans cet univers intellectuel, non seulement les nécessités vitales de la défense nationale, mais aussi ses nécessités morales. Je crois que c'est un formidable progrès. Le moment où, on l'a dit à plusieurs reprises aujourd'hui même, ces relations entre l'Éducation nationale et la défense nationale prennent un nouvel élan, un nouvel essor, c'est évidemment autour d'octobre 1997, au moment où, premièrement, le service militaire est suspendu ; deuxièmement, en suivant l'avis du président de la République, la représentation nationale va décider d'inscrire, toutes sensibilités confondues d'ailleurs, l'enseignement obligatoire de la défense dans les programmes.
C'est une procédure très inhabituelle, rarissime. Lorsque l'on réforme des programmes, c'est rarement par voie législative. C'est un exemple quasiment unique dans notre histoire, mais ce fait rarissime méritait d'être rappelé parce qu'il souligne justement l'importance qui a été accordée par la représentation nationale, tout à fait à juste titre, à cette question de l'inscription dans les programmes scolaires de ces questions de défense nationale.
On le rappelait tout à l'heure, ces questions de défense nationale sont inscrites dans plusieurs endroits des programmes scolaires, mais en particulier deux sont privilégiés : les cours d'instruction civique en troisième, sous l'intitulé "la défense nationale, la sécurité collective et la paix", mais aussi en classe de première, dans les cours d'ECJS (cours d'éducation civique juridique et sociale) qui font une part belle à la défense puisque la défense est une des notions essentielles que l'on doit obligatoirement aborder dans ces cours d'instruction civique au cours de la classe de première.
Depuis lors, les deux maisons que nous représentons ici, Michèle ALLIOT-MARIE et moi-même, travaillent ensemble. J'en donnerai deux exemples qui me paraissent particulièrement importants et féconds. Au moment des JAPD, les tests organisés par la défense nationale sur la question de l'illettrisme nous sont évidemment plus que précieux, ce sont probablement les plus importants, les plus fiables et les plus utiles puisqu'ils nous permettent, en matière d'illettrisme, de mettre en place immédiatement une médiation avec la mission locale d'insertion pilotée par la DESCO et donc par Jean-Paul de GAUDEMAR que vous venez d'entendre à l'instant.
Un deuxième exemple, simplement pour indiquer la trace, nous aide également de manière réciproque : nous avons créé un bac professionnel Sécurité défense qui vise notamment à constituer un vivier pour la gendarmerie. Là aussi, même si c'est un symbole, c'est un symbole très important de l'engagement de notre éducation nationale en faveur de la défense.
Il faut bien expliquer les choses aux enfants. J'évoquais tout à l'heure cette démagogie superficielle qui se plaît à ironiser sur la défense et sur l'usage des crédits en la matière alors que nous savons bien, petite parenthèse, que pendant trop longtemps les crédits de la défense ont servi au gouvernement de variables d'ajustement quand on avait des soucis budgétaires. Je ferme la parenthèse puisque nous en sommes sortis, mais c'est une réalité qu'il fallait mentionner. Il faut expliquer aux enfants très tôt, et ce n'est pas si facile, mais on peut y arriver pour combattre cette démagogie que j'évoquais tout à l'heure, un certain nombre de choses.
J'en évoquerai trois et ce sera ma conclusion.
Contrairement à ce que l'on aurait pu croire et espérer, l'effondrement du communisme, en soi quelque chose dont on peut se réjouir et les intéressés s'en sont réjouis particulièrement dans les pays de l'Est et en Union Soviétique, n'a pas été un facteur de diminution des risques dans le monde dans lequel nous vivons. C'est même à bien des égards exactement l'inverse. Il faut expliquer aux enfants que nous avons vu apparaître sur le territoire de l'Europe, dans les dix ou quinze dernières années, un certain nombre de guerres, de massacres, presque parfois de crimes contre l'humanité, sinon de génocides, que l'on croyait d'un autre âge et dont on pensait qu'ils auraient définitivement disparu, à tout le moins, du territoire européen.
Une des premières choses à rappeler aux enfants est que le monde dans lequel nous vivons est à certains égards plus dangereux que jamais, indépendamment même des menaces de terrorisme qui sont évidentes. Encore une fois, le fait que nous ayons vu sur le territoire européen revenir des guerres pose en soi manifestement un problème et c'est ma deuxième remarque.
Cela pose au fond le problème suivant. À être dogmatiquement pacifiste, si je puis dire, ne risque-t-on pas de sombrer dans l'indifférence et dans la complicité, finalement, de crimes contre l'humanité ? C'est un argument auquel les enfants sont très sensibles. À partir du moment où il y a des massacres - prenons un exemple, les Albanais du Kosovo risquent véritablement d'être massacrés, on peut discuter la question, mais admettons par hypothèse que cela ait été un risque réel, comme je le crois, et même plus que réel - on peut demander aux enfants si l'on n'a pas besoin dans ce cas de figure, non seulement d'une défense nationale efficace, mais d'un courage politique au service de cette défense nationale qui nous évite l'indifférence et la complicité de massacres ou de crimes contre l'humanité.
Je pense que, là aussi, on a affaire à un argument qui passe bien auprès des jeunes et qui leur permet de sortir de cette démagogie et, au moins, de se poser des questions, de comprendre que l'armée, la défense, ce n'est pas ce qu'un pacifiste ironique voudrait a priori leur faire croire.
Enfin, il faut leur rappeler que notre défense nationale aujourd'hui n'est absolument pas, en aucun cas, dans une attitude qui serait une attitude d'agressivité ou de conquête. Tout cela est fini. Il faut le rappeler, le cadre dans lequel travaille aujourd'hui la défense nationale, le cadre dans lequel travaille aujourd'hui notre armée, le cadre à la fois des principes fondamentaux de la démocratie et des droits de l'Homme, c'est tout de même l'essentiel, est non pas de la volonté de puissance et de la conquête, mais aussi, et on l'a vu tout au long de cette dernière année, le cadre de la construction d'un espace de droit international. Notre armée agit dans ce cadre à la fois des droits de l'Homme et du droit international. C'est également un argument qu'il faut faire valoir.
Pardonnez-moi, je terminerai par une petite note d'humour. Lorsque, le 14 juillet, je me retrouve avec mes collègues ministres et que nous regardons le défilé et que nous voyons passer Michèle ALLIOT-MARIE et, avant elle, un certain nombre de chars Leclerc, parfois mon collègue du budget me dit : " Voilà un morceau de ton budget qui défile ! ". C'est vrai que cela nous fait sourire parfois. Au-delà de cette petite plaisanterie que je cite pour mémoire, nous savons parfaitement qu'il fallait faire un effort pour les raisons que j'indiquais tout à l'heure et notamment parce que le budget de l'armée a trop souvent servi de variables d'ajustement en cas de difficultés, parce que le monde dans lequel nous vivons est un monde qui est plus risqué que jamais, parce que notre défense nationale est au service des principes fondamentaux de la démocratie et de la République. Je me réjouis que cet effort ait été conjoint, à la fois pour améliorer le budget des armées et celui de l'Éducation nationale.
Je crois que là aussi nous marchons ensemble et je voulais m'en réjouir devant vous.
Merci de votre attention.
(Applaudissements)
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