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Somalie : La milice Al Shabaab à l'origine des violences

Mise à jour : 08/09/2010 15:37  - Auteur :  Samantha Lille

Que se passe-t-il en Somalie ? Depuis la fin du mois d’août, le pays fait face à une nouvelle flambée de violence. Des troupes de l’Union africaine s’efforcent de stabiliser certaines zones du pays. Ces soldats sont formés dans le cadre d’une mission européenne à laquelle la France participe.

Cyril Robinet, chargé de mission Afrique de l’Est à la Délégation aux affaires stratégiques (DAS), répond à nos questions sur la situation somalienne.

Une nouvelle fois, la Somalie fait la une de l’actualité…

Et pour cause, cela fait 19 ans que le pays est enlisé dans une guerre civile qui va de rebondissement en rebondissement. Après le renversement du régime de Siad Barré en 1991, les nombreuses milices claniques qui s’étaient opposées au président s’entre-déchirent. S’en suivent de nombreuses tentatives de réconciliation qui échouent les unes après les autres. Au tournant des années 2000, on observe le développement de mouvements islamiques qui semblent pouvoir offrir enfin un peu d’ordre à la population. L’Union des tribunaux islamiques (UTI) émerge progressivement et commence à inquiéter la communauté internationale et sur tout les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre, qui craint que la Somalie devienne un nouvel Afghanistan.

Qu’est-ce que l’UTI ?

Cette structure fédère des tribunaux, qui appliquent plus ou moins la charia. Ils s’occupent d’abord de gérer les litiges commerciaux et fonciers et se dotent peu à peu de leurs propres forces de sécurité. Ils réinstaurent ainsi localement un ordre que l’Etat, incarné alors par le Gouvernement national de transition (GNT), n’est pas capable d’assurer. Les Etats-Unis voient dans ces tribunaux une montée de l’islamisme qui les inquiète et décident en réaction d’appuyer une coalition regroupant les seigneurs de guerre, ‘L’Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme’. L’Alliance essaie de prendre le pouvoir mais c’est un échec total car les tribunaux sont soutenus par la population pour avoir réussi à instaurer un peu d’ordre et de paix. Milieu 2006, les tribunaux contrôlent ainsi tout le centre-sud de la Somalie et prennent Mogadiscio. Le GNT, devenu entre-temps Gouvernement fédéral transition (GFT), doit se réfugier à Nairobi. L’ordre règne mais le mot ‘islamique’ fait peur. En décembre 2006, les Ethiopiens, soutenus par les Américains, pénètrent militairement dans le sud de la Somalie et à Mogadiscio pour, officiellement, rétablir le gouvernement national de transition. L’armée éthiopienne est extrêmement bien organisée et équipée. En moins de deux semaines, elle écrase l’Union des tribunaux islamiques. Les leaders de ces tribunaux partent alors en exil et le gouvernement fédéral de transition est rétabli.

Comment vont réagir les anciens membres des tribunaux ?

Une guerre insurrectionnelle se développe sur le terrain, menée par ‘ l’Alliance pour la relibération  de la Somalie ‘(ARS), dirigée par Sheikh Hassan Dahir Aweys depuis son exil. Les forces de l’ARS sont constituées des milices qui faisaient régner l’ordre pour les tribunaux. Ces milices sont composées de « jeunes » : les Shebab, en arabe. Les Ethiopiens se rendent compte qu’ils ne tiendront pas et profitent du succès du ‘processus de Djibouti’ (nouvelle conférence de paix conduite tout au long de l’année 2008) pour s’aménager une porte de sortie. Le GFT, réinstauré en Somalie avec l’aide des Ethiopiens, va essayer de dialoguer avec une partie de l’opposition.

Cet accord  va provoquer la scission de l’ARS …

Effectivement, une branche va accepter le processus de Djibouti. C’est l’ARS-Djibouti (ARS-D), qui est emmenée par Sheikh Sharif Sheikh Ahmed. L’autre branche dirigée par Sheikh Hassan Dahir Aweys va refuser cet accord et part se réfugier à Asmara, en Erythrée. On qualifiera donc cette branche d’ARS-Asmara (ARS-A). Le processus débouche sur un accord signé en août 2008 mais qui ne se concrétise vraiment qu’en janvier 2009 après la démission du président du GFT, Abdullahi Youssouf Ahmed. Les élections qui suivent permettent alors d’amener au pouvoir l’ancien leader des insurgés, Sheikh Sharif Sheikh Ahmed. Les membres de l’ARS-D intègrent les institutions fédérales de transition. Les forces éthiopiennes se retirent et la Mission de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM) est renforcée pour protéger les institutions fédérales de transition.

A ce moment, qu’espère la communauté internationale ?

Elle considère ces évènements comme la meilleure occasion de sortie de crise depuis 20 ans, et attend que le processus de dialogue et de ralliement se poursuive. Ainsi, nombreux sont ceux qui aimeraient voir Sheikh Hassan Dahir Aweys rejoindre le processus. Or, Aweys ne veut pas jouer les seconds rôles et passer derrière Sharif. Parallèlement à cela, l’Erythrée ne souhaite pas voir Aweys rallier le gouvernement car elle souhaite le maintien d’une insurrection forte en Somalie pour déstabiliser l’Ethiopie. Il rentre donc en Somalie en avril 2009 pour diriger sur le terrain la rébellion de l’ARS-Asmara et, avec quelques autres mouvements insurgés, former une coalition islamiste, le Hizbul Islam (parti de l’Islam).

Les Shebab rallient-ils le mouvement ?

C’est ce qu’espère Aweys, pour qui Al Shabaab n’est que le mouvement de jeunesse de l’UTI. Mais les Shebabs ont changé. L’ARS-Asmara est partie en exil alors que les Shebab, eux, sont restés et se sont battus contre les Ethiopiens. Ils se sont radicalisés, ont lancé un djihad et se sont rapprochés d’Al-Qaïda. Ils se sont émancipés et Aweys ne parvient pas à en reprendre le contrôle. Début 2009, on se retrouve donc avec deux insurrections : Al Shabaab et Hizbul Islam. Ces deux mouvements étaient de force équivalente mais, progressivement, Hizbul Islam va se faire dépasser. Officiellement, Hizbul Islam et Al Shebab sont alliés, cependant des affrontements éclatent régulièrement entre les deux milices. Aujourd’hui, clairement, l’insurrection en Somalie, c’est Al Shabaab.

Comment cette milice est-elle organisée ?

Al Shabaab n’est pas un mouvement homogène. Sa direction est divisée entre :

  • une tendance plus nationaliste, voire clanique, incarnée par exemple par Sheikh Moktar Robbow. Il mène une lutte de terrain et souhaite voir naître un jour un émirat somali. Ces dirigeants se distinguent des djihadistes internationalistes, proches d’Al Qaïda, qui mènent une guerre mondiale.
  • Au sein de la Choura (l’assemblée des dirigeants), il y a également la frange dure, plus islamiste et djihadiste que nationaliste. Cette frange est sans doute majoritaire. Ali Mohamed Rage, porte-parole d’Al Shabaab, clame ainsi que la lutte ne s’arrêtera que quand le monde entier sera converti à l’islam. Le mouvement est dirigé par l’émir Ahmed Godane

L’existence de cette division peut être utilisée par le GFT pour rallier les moins extrémistes des shebabs.

Peut-on évaluer les forces d’Al Shabaab ?

Les troupes d’Al Shabaab ne sont finalement pas très nombreuses, surtout si l’on considère que la Somalie compte 9 millions d’habitants. On peut les diviser en deux catégories :

- Les troupes combattantes, celles qui luttent contre le GFT : 2 000 à 3 000 hommes (Forces du GFT de 6 000 à 10 000 hommes). Parmi elles, les meilleurs combattants, ceux qui sont venus faire le djihad : quelques centaines d’étrangers, qui proviennent pour une partie d’Afrique du Nord, du Sahel, du Moyen-Orient et du sous-continent indien, et, pour une autre partie, ce sont des somaliens binationaux.

- Les troupes ‘d’occupation’. Claniquement homogènes, ces groupes de miliciens locaux se sont ralliés à Al Shabaab mais n’ont pas vocation à combattre ailleurs que sur leur territoire. Ils seraient entre 10 et 15 000. Opportunistes, ils pourraient facilement changer de camp.

Quel est l’objectif d’Al Shabaab ?

Faire tomber le GFT, qualifié de gouvernement apostat, et chasser les troupes de l’Union africaine en Somalie, qualifiées de croisés. Mais les dirigeants d’Al Shabaab devraient savoir qu’ils risquent de provoquer alors un retour des Ethiopiens qui pourraient les écraser. C’est peut-être leur but, car ils pourraient alors invoquer un grand djihad et obtenir le soutien d’une population très nationaliste. Les combattants de cette milice ont de 15 à 30 ans, ils n’ont connu que la guerre. La paix leur semblerait presque étrange.

Les attentats de Kampala, en juillet dernier, augurent-ils une internationalisation du mouvement ?

On peut penser que ces attentats en Ouganda aient eu pour objectif de faire partir les troupes de l’AMISOM majoritairement constituée de soldats ougandais. Al Shabaab peut continuer dans cette voie, mais elle peut aussi s’arrêter. En effet, la milice a peut-être obtenu exactement ce qu’elle voulait : un prochain renforcement de l’AMISOM – qui compte actuellement 6 000 hommes - avec une attitude plus agressive. L’Ouganda et l’Ethiopie ont demandé à ce que l’AMISOM passe d’un mandat chapitre 6 à un mandat chapitre 7, d’un mandat de maintien de la paix à un mandat d’imposition de la paix. Al Shabaab espère ainsi faire croître le nombre de dommages collatéraux et faire passer l’AMISOM pour une force d’occupation afin de susciter le soulèvement de la population. En tout cas, cet attentat montre que les islamistes d’Afrique de l’Est ont toujours les moyens, depuis les attentats de 1998, de frapper dans la région.

La structure clanique de la Somalie est-elle un frein pour les négociations ?

La question des clans est toujours sous-jacente dans le conflit somalien actuel, sauf qu’elle est passée au deuxième plan derrière la question de l’extrémisme religieux. Quand une société est divisée en clans, il est difficile, voire impossible, qu’un représentant de l’Etat issu d’un clan donné réussisse à imposer son autorité sur des citoyens s’ils appartiennent à un autre clan. Exemple avec les Darod et les Hawiyé, qui sont deux confédérations claniques avec de réels contentieux.

Peut-on néanmoins espérer une sortie de crise ?

Aujourd’hui, la communauté internationale soutient le GFT tout en l’encourageant à poursuivre le dialogue inter-somalien avec ses alliés comme avec les moins extrémistes de ses ennemis. La Somalie est aujourd’hui divisée, notamment avec la région du Somaliland qui a proclamé unilatéralement son indépendance ou la région du Puntland qui est également indépendante de facto. Il est difficile de croire que le GFT sera un jour en mesure de reprendre le contrôle de ces régions pour restaurer un Etat centralisé. Par contre, il pourrait être un catalyseur efficace pour mettre en place une forme de confédération basée sur les clans et les territoires. Une avancée encourageante est intervenue en mars dernier, quand un accord a été signé à Addis Abeba entre Al suhna wal Jamaa et le GFT. Al suhna wal Jamaa est une milice soufie qui s’est levée pour lutter contre les exactions d’Al Shabaab, elle contrôle à peu près la région du Galgudud, dans le centre de la Somalie. Si les somaliens s’entendent entre eux, il n y’ a pas de raisons pour que quelques milliers d’hommes continuent leurs exactions.

NB : On parle ici du sud de la Somalie. Au Nord-ouest, le Somaliland a déclaré unilatéralement son indépendance en mai 1991 (non reconnue par la communauté internationale). La province voisine du Puntland a elle, déclaré son autonomie en 1998.

La France, un acteur engagé

Actuellement, la France participe à la mission European Union training mission Somalia (EUTM), qui a pour objectif de former 2 000 soldats des forces de sécurité du gouvernement fédéral de transition, en Ouganda. Cette action se déroule dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Union Européenne. EUTM Somalia fait suite à l’opération française de formation de 500 soldats du Gouvernement Fédéral de Transition à Djibouti, en 2009.

Dans le cadre d’EUTM, la France et les Européens assistent les Ougandais pour qu’ils puissent à leur tour former seuls les Somaliens. Depuis 2006, les Français contribuent activement à l'instruction opérationnelle des contingents africains destinés à armer l'AMISOM et leurs relèves. Cette mission est conduite par les Forces françaises à Djibouti (FFDJ) pour les contingents ougandais et par les Forces françaises au Gabon (FFG) pour les contingents burundais.

Petit lexique

Al Shabaab : Milice islamiste. Les Shebab sont nés de la chute «des tribunaux islamiques», renversés après l’intervention militaire de l’Ethiopie, en 2006. Le groupe a reconnu avoir fait allégeance à Al-Qaeda. Ils sont dirigé par l’émir Mohamed Godane.

AMISOM : Mission de l’Union Africaine en Somalie. Elle est actuellement composée de quelque 6 000 soldats (3 500 Ougandais et 2 500 Burundais) et assure principalement la sécurité de l'aéroport, du port maritime et d'un carrefour routier stratégique de Mogadiscio.

ARS : l’Alliance pour la relibération de la Somalie

Processus de Djibouti : conférence intersomalienne qui a réuni le gouvernement fédéral de transition et l’Alliance pour la relibération de la Somalie. Initiée en juin 2008, la conférence culmine le 25 novembre 2008 avec la signature d’un accord de paix.

Sheikh Hassan Dahir Aweys: un des fondateurs des tribunaux islamiques, il va diriger l’ARS-Asmara et former sa propre milice, Hizbul Islam

Sheikh Sharif Sheikh Ahmed: Président Somalien, ancien leader des tribunaux islamiques.

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